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80km du Mont-Blanc

Publié 30 Juin 2014 par Tom in ultra, trail

80km du Mont-Blanc

Après six mois de blessure et seulement un peu de vélo dans les jambes la reprise est laborieuse, la vitesse me manque, les entrainements ne rentrent pas et ma seule sortie longue a été très rude pour l’organisme. L’échéance quant à elle est bien au rendez-vous alors que j’ai seulement trois semaines de course à pieds très décousues dans les jambes. Les seuls points positifs pour ma confiance sont la Bandol Classic et le 3ème relais de la nuit de la Saint Jean qui m’ont laissés sur de bonnes sensations ainsi que les 3 ascensions du Grand Colombier à vélo en compagnie de Yann, Olivier, Jean-Marie et Romuald 10 jours plus tôt. Au moment de partir à Chamonix je suis partagé entre l’excitation de partir dans ce lieu magique vivre une nouvelle aventure et la sensation d’aller au casse-pipe pour 84km réputés difficiles.

Nous voilà déjà jeudi, veille de la course. Après une petite sieste car la nuit va être courte – départ à 4h du matin – Vincent passe me chercher, après quelques centaines de mètres les péripéties commence : il a oublié le papier de réservation de l’hôtel. Demi-tour et retour au bureau pour récupérer le précieux sésame. Nous prenons l’autoroute en direction de Chamonix mais nous retrouvons coincés dans un bouchon à hauteur de la tour du pin. Un brillant coup de flair de Vincent nous pousse vers la sortie, heureusement car l’autoroute a été neutralisée suite à un accident, impossible de savoir quand ça va repartir ! Nous contournons tout ce petit monde et arrivons à Chamonix en temps et en heure pour le retrait des dossards.

Arrivés au stand de retrait on nous apprend qu’il faut présenter notre sac pour un contrôle du matériel, nous entendons aussi qu’ils n’ont plus de cerclage qui sert à valider le contrôle et qu’il faudrait plutôt repasser dans une demi-heure. Zut, retour à la voiture pour prendre nos sacs… Nous mettons ce temps à profit pour passer à l'hôtel. Une nouvelle fois Vincent a fait du super boulot : nous sommes logés dans l’hôtel le plus proche de l’arche de départ, nous n’aurons pas plus de 20m à faire pour nous y rendre demain matin ! Nous retournons chercher nos dossards ainsi que notre t-shirt de la course, l’organisation est toujours aussi bien rôdée, tout se passe très vite, c’est carré, impeccable ! Il ne nous reste plus qu’à retourner poser tout ça, à aller manger une bonne tournée de pâtes et à tenter de dormir un peu.

La nuit n’est pas optimale, j’ai beau avoir réussi à me détendre il fait chaud dans la chambre et j’ai du mal à rester assoupi longtemps. Ceci dit je m’étais préparé à passer une plus mauvaise nuit donc je suis assez satisfait quand le réveil sonne à 3h15. Cette fois c’est le branle-bas de combat dans la chambre, nous sautons dans nos affaires de course en avalant des figolus entre deux préparatifs. Après une longue hésitation je décide de partir avec l’appareil photo dans la poche arrière du sac, n’ayant aucune ambition je me dis que celui-ci me donnera une bonne raison de temporiser. Nous voilà parés, il est temps de rejoindre la ligne de départ !

Finalement être placés juste à côté de l’arche a aussi de mauvais côtés, pas pressés par le temps nous arrivons 10 minutes avant le coup de feu, le sas est déjà plein à craquer… Nous nous glissons dans un petit trou vers le milieu de celui-ci mais il doit y avoir plus de 500 personnes devant nous, je ne sais pas à quoi ressemble la montée au Brévent mais j’aimerais pouvoir aller à une allure qui me convienne…

80km du Mont-Blanc

Le profil de la course est monstrueux, cela commence par une très longue montée au Brévent qui doit nous faire prendre 1450m de dénivelé dans les cuissots en guise d’échauffement. Ensuite la descente vers la Flégère devrait nous permettre de récupérer un peu avant d’attaquer la tête aux vents et la descente sur le col des Montets. Ensuite l’ascension du col de la Terrasse semble être une pièce de choix avec ses 1300m de dénivelé, sans compter la descente qui ressemble à un mur. Il reste un petit passage qui semble un peu plus relax sur le papier jusqu’à Vallorcine, ensuite on entre en terrain connu avec la montée à l’aiguillette des Posettes : du costaud, mais je saurais gérer. La descente après plus de 50km et 4500D+ dans les jambes promet de me donner toutes les peines du monde, c’est raide et très technique, si je crampe en route je vais vivre un enfer… Les kilomètres qui suivent on l’air d’être les plus simples de la course avec la descente sur Argentière et une petite section en légère descente le long de la vallée de l’Arve. Il sera alors temps d’aborder l’ultime difficulté avec la montée au Montenvers puis au refuge du plan de l’Aiguille, le profil de celle-ci n’a pas l’air monstrueux, je suis assez confiant quant à cette dernière montée. Il ne restera plus qu’une longue descente de 1200D- et la traversée de Chamonix pour savourer. Bref, on va en baver ! Question chrono je ne sais pas trop comment me situer, si je m’en tiens à mon niveau de l’année dernière je devrais pouvoir aller accrocher les 13h mais le parcours a été pas mal modifié… J’ai fait une petite estimation en mettant un temps sur chaque section ravito à ravito : si j’arrive à terminer en 14h30 je pourrais m’estimer heureux ! Je pense plutôt mettre autour de 16h, j’espère juste ne pas avoir à terminer à la frontale…

80km du Mont-Blanc

Un petit cliché pour immortaliser l’instant, j’allume le GPS, le speaker nous fait allumer nos frontales pour la photo, le décompte est lancé et c’est parti ! Au moins ça ne part pas à 200km/h, personne ne parvient à courir, je commence à bougonner avant de découvrir qu’un gros malin est stationné en plein milieu du passage, warnings allumés… J’espère que sa voiture aura récolté quelques coups de bâtons au passage ! Cette fois nous trottinons un peu, je commence à slalomer pour récupérer quelques places et ne pas être trop embêté dans le Brévent. J’ai déjà perdu Vincent, zut ! Le petit trot est de courte durée, la première pente fait son apparition et la quasi-totalité du peloton se met à marcher. J’essaie de passer sur le côté pour courir un peu et dépasser le maximum de monde avant d’aborder les chemins mais j’ai du mal à me faufiler, la route n’est pas large et nous sommes nombreux – 1188 au départ – je suis obligé d’alterner entre la marche et la course dès qu’une petite brèche s’offre à moi. Sur les côtés j’aperçois des mecs qui passent comme des avions, dépasser oui, mais il faudrait peut-être aussi songer à ne pas se griller après 500m !

Nous quittons rapidement le bout de route qui nous conduisait hors de Chamonix et empruntons le premier sentier de la journée. Celui-ci n’est pas large, ça bouchonne un peu à l’entrée, impossible de passer à plus de deux de front. Le rythme baisse encore, nous marchons doucement alors que les pentes n’ont rien de remarquables. J’essaie de mettre à profit tous les élargissements de la chaussée pour mettre de petites accélérations et dépasser quelques personnes. Même si au final je me retrouve à marcher aussi doucement qu’avant je me dis que c’est ça de gagné pour la suite.

Alors que je pensais que nous étions à l’allure minimale possible le train ralenti encore, cette fois nous piétinons… Après un petit moment passé à pester je découvre que tout ça est dû à un misérable filet d’eau : personne ne veut mettre de la boue sur ses chaussures, qu’est-ce que c’est que cette bande de chochottes ? Au bout de 80 bornes une petite tâche de boue sera le dernier de mes soucis… Je passe un coureur avec les mêmes bâtons que moi, fait assez rare. Je lâche un « chouettes bâtons » qui le fait rire avant de poursuivre ma route. Je continue de dépasser au compte-goutte avant d’attaquer une petite descente, comme personne ne parle j’essaie de lancer un peu la conversation : « Tiens ? Déjà le sommet ? Finalement c’était assez facile ! ». Gros blanc. Je commence à me résigner à faire un bide quand quelqu’un décide de me sauver la mise « C’est parce qu’on est encore endormi, on ne sent rien ! Plus que trois cols ! ». Je le remercie intérieurement, ouf !

Après avoir dépassé encore une bonne dizaine de personnes dans cette petite descente nous reprenons l’ascension, le chemin se rétrécie et nous voilà à la file indienne. Les dépassements deviennent de plus en plus durs puis deviennent impossible lorsque nous sortons du couvert des arbres. J’ai bien fait de dépasser autant que possible en début de parcours car même si le rythme de montée n’est pas élevé je me retrouve en queue d’un petit groupe d’une quinzaine de coureurs alors que le groupe de derrière est rapidement décroché. Finalement ce petit rythme est peut-être un mal pour un bien, il va me permettre de me préserver pour la suite même si j’arriverais certainement en haut moins rapidement que selon mes prévisions. Je prends mon mal en patience et suit le petit train en ouvrant grand mes mirettes pour admirer le jour qui commence à poindre pour révéler à notre vue un massif du Mont-Blanc exempt de tout nuage. Je commence à deviner la forme de l’aiguille du midi, des Jorasses, de l’aiguille verte, du dôme du Gouter… Si les conditions se maintiennent la journée promet d’être extraordinaire !

Les kilomètres ne passent pas vite mais l’altitude grimpe régulièrement au GPS, pour l’instant tout se passe bien. Je me rends compte que je n’ai toujours rien bu alors que cela va être l’une des clés de la journée, vite je dégaine mon bidon et avale quelques gorgées. J’ai vraiment peur de prendre une crampe aujourd’hui… Ce rythme lent commence à me frustrer, j’attrape l’appareil photo maintenant que la luminosité est meilleure et essaie de faire un cliché convenable du Mont-Blanc, malheureusement le stabilisateur a du mal à faire son job alors que je marche… Je dois bien m’y reprendre à dix fois avant de rendre les armes. Je me bagarre pendant cinq minutes avec mon sac pour refermer la fermeture dans mon dos. Si c’est aussi galère je crois que je vais m’en tenir là pour les photos…

80km du Mont-Blanc

Cette fois j’en ai plein le dos, je coupe un virage puis un autre dans cette montée en lacets pour lâcher mon petit groupe. Le mec de tête est en train de tirer la langue, à mon avis le rythme va baisser petit à petit, j’ai bien fait de m’échapper! Je lâche quelques foulées et recolle avec le groupe de devant qui avance un peu mieux, c’est toujours assez relax pour moi, parfait !

De gros nuages viennent coiffer le Mont-Blanc, zut ! Après encore quelques dizaines de minutes nous arrivons au bout des lacets et nous abordons la tête de Bellachat. Le chemin n’est toujours pas bien large mais il est possible de doubler sur le côté en passant dans les cailloux, je ne me fais pas prier et dépasse autant que je peux en surveillant toutefois mon effort : pas question de faire monter le cardio dans les tours si je veux tenir toute la journée. Je ne suis pas le seul à essayer de dépasser, certains ont un style assez particulier : quelques-uns ont l’air d’envoyer du lourd et tirent la langue, un autre passe par des passages improbables, loin du chemin et trace au travers de névés… Curieux ! Pour ma part je reste proche du chemin, dépasse quelques personnes avant de calmer le jeu pour récupérer un peu puis remets le couvert. Un mec nous attend au milieu des cailloux avec une énorme clarine qu’il fait retentir dans les montagnes, je me demande quand et comment il est monté avec ce monstre, c’est lui qui mériterait des applaudissements ! La tête du Brévent nous fait maintenant face, la fin de l’ascension est toute proche !

80km du Mont-Blanc

Je continue mon manège alors que j’arrive dans un groupe de coureurs plus costauds, nous dépassons ensemble jusqu’au sommet avant de découvrir que la face nord en encore bien enneigée… N’étant pas le fan numéro un de cet élément je calme le jeu et prend mon temps pour arriver en bas en un seul morceau. Autour de moi certains descendent comme des cinglés tandis que d’autres sont encore plus à l’arrêt que moi. La section enneigée est plutôt longue et fatigante, les appuis sont mauvais et il faut être constamment sur ses gardes. Je parviens à la traverser sans gamelle avec un rythme finalement relativement honorable. Les premières foulées sur un terrain sec sont un réel plaisir mais rapidement je me rends compte que j’ai déjà les cuisses dures et lourdes, ces presque deux heures d’ascension, bien que relax, n’auront pas été de tout repos ! J’observe un peu les visages autour de moi, beaucoup sont déjà bien marqués, la journée va être longue !

Je file dans la descente, si les rythmes étaient très proches dans la montée les écarts vont maintenant se faire très rapidement. J’aperçois le ravitaillement de Planpraz, je dépasse encore quelques coureurs avant d’entrer sous la tente. Certains coureurs passent tout droit, j’ai beaucoup de mal à comprendre cette stratégie, la journée va être très longue et éprouvante, pour moi pas question de sauter le moindre d’entre eux, d’autant plus qu’il n’y aura que 4 ravitos solides ! Il y a foule à ce premier point de passage, je me faufile pour attraper un verre d’eau, je mange des morceaux de banane avant d’apercevoir de la tome ! Il n’est que 6h mais qu’à cela ne tienne, j’ai envie de manger local ! J’ajoute un ou deux tucs, une tranche de quatre-quartsb, encore un peu d’eau et refais le plein de mon bidon. Je vais essayer de taper au maximum sur lui pour épargner ma poche à eau, plus longue et pénible à remplir. Une bénévole est placée à la sortie de la tente et fait des contrôles de sac inopinés, j’attends qu’elle ait topé un mec pour filer dehors. Maintenant qu’il fait jour je retire ma frontale et dégaine l’appareil photo pour arroser le Mont-Blanc maintenant bien dégagé.

80km du Mont-Blanc
80km du Mont-Blanc
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80km du Mont-Blanc

Je repars au petit trot dans la descente avant de remarquer que quelque chose n’est pas comme avant, après quelques secondes de réflexion je remarque que je suis bien léger… Mince, j’ai oublié mes bâtons au ravito ! Je fais demi-tour et remonte au triple galop en pestant après moi. Ils sont toujours là, ouf ! Je repars dans le sens de la marche, direction Flégère à présent ! C’est assez sympa de passer dans le sens contraire du marathon, la dernière montée pourtant si terrible n’a pas l’air bien méchante à la descente. Je reconnais bien le parcours et sait à quoi m’attendre, c’est assez facile à gérer. Alors que j’aborde la grosse montée qui me conduira sur le balcon je repère un groupe de 4 jeunes en train de discuter devant moi, l’un d’eux arbore un tshirt de l’édition 2012, je tourne la tête pour voir de quelle course il s’agit : le cross. Je commence à discuter un peu avec eux, ils ont l’air assez sympa. Je leur dit que j’ai fait le marathon en 2012 et le cross en 2013 sous des seaux d’eau, du coup cette année j’ai choisi le 80km pour avoir le soleil ! Je les lâche assez rapidement quand le pourcentage augmente et commence à reprendre des coureurs dépassés avant le ravito, j’ai un peu trainé il faut dire…

Dans une petite bosse je me retrouve derrière un mec qui semble m’avoir imité : mêmes chaussures, mêmes chaussettes, même sac à dos ! Il n’a tout de même pas les mêmes bâtons, faudrait pas pousser ! Je dégaine mon bidon pour boire un coup. Tiens ? Il a un gout bizarre… C’est pas de l’eau ça ! Zut, j’ai pris de la boisson énergisante… Finalement le goût citronné n’est pas si mal, la concentration en sucre n’est pas trop élevée, ça fera bien l’affaire ! Je vais voir ce que ça donne pendant les 5 kilomètres qu’il me reste jusqu’à la Flégère et peut-être que je poursuivrais avec ce carburant, aucune source énergétique n’est à négliger aujourd’hui…

Me voilà sur le balcon, ce petit faux-plat assez roulant me conduira tout droit au ravito. Je trottine à une allure assez satisfaisante, devant moi la majorité des coureurs ont la bonne idée de s’écarter pour me laisser passer, j’apprécie le geste ! Nous traversons quelques pierriers, je n’hésite pas à marcher un peu pour préserver mes chevilles, elles risquent de resservir aujourd’hui… Tout se passe à merveille jusqu’à présent, je suis assez frais, les jambes répondent correctement et je commence à entrer dans ma bulle. Le chemin est assez facile et je commence à errer dans mes pensées, je me projette en fin de journée alors que je traverse les rues de Chamonix, je songe à Vincent, j’espère que tout va bien pour lui, je revois l’arrivée du cross en 2013 ainsi que la fin du marathon que j’ai pu partager avec Christophe… Que de souvenirs ici !

Et boum ! J’étais tellement ailleurs que j’en ai oublié de lever les pieds… Un caillou bien placé et patatras me voilà étalé par terre ! Si en général j’ai de bons réflexes en cas de chute cette fois-ci je me suis étalé comme une crêpe ! Heureusement les dragonnes des bâtons m’ont protégé les mains, j’ai juste le mollet gauche bien écorché et le genou droit en sang. Pas de gêne au niveau articulaire alors que je repars en jurant, ouf ! Cette petite gamelle m’a échauffé le sang, j’accélère un peu pour aller chercher le mec de devant en veillant cette fois à bien lever mes semelles.

Je remonte encore quelques coureurs avant d’arriver au ravitaillement de la Flégère après avoir doublé une féminine typée népalaise a la foulée assez impressionnante, tout en souplesse et légèreté. Second ravitaillement de la journée, liquide cette fois mais je trouve des morceaux de banane et quelques tucs, je ne me fais pas prier pour recharger un peu réservoir ! Finalement la boisson énergétique passe bien, je vais continuer avec. Il s’agit en fait d’Isostar au citron, je refais les plein du bidon, j’attrape ma casquette et mes lunettes et c’est reparti.

Une nouvelle fois je dépasse les coureurs doublés un peu avant. Même si je suis dans l’optique de ne pas forcer aujourd’hui, je suis tout de même en reprise, c’est un peu frustrant de dépasser plusieurs fois les mêmes personnes. J’essaie de garder à l’esprit le mot d’ordre que je me suis donné en partant : savourer cette journée en montagne, le temps est radieux, autant s’en prendre plein les mirettes ! Tant pis pour le classement, j’ai envie de m’amuser. La Flégère passée, direction la tête aux vents, cette fois j’entre dans les passages inédits pour moi. Je sens que je vais me régaler !

Je commence à être entouré de coureurs plus solides qu’en début de course, si je dépasse certains sans difficulté, d’autres parviennent à rester dans mon train tant et si bien qu’à force d’être entouré des mêmes personnes j’ai un peu l’impression de stagner au classement. Malheureusement personne ne décroche un mot, c’est assez frustrant. Je me concentre sur le paysage une nouvelle fois superbe. Le terrain se fait plus technique, assez pierreux avec de gros blocs à franchir. Le rythme n’est pas élevé, personne ne cherche à courir et les quelques relances sont de courtes durée. Mon rythme de marche étant plus élevé que le reste du groupe je m’épargne les relances sachant que je recollerais en quelques enjambées. J’ai dans un coin de ma tête le tour du mont-blanc qui m’attend avec Yann et Olivier mercredi et jeudi, j’aimerais essayer de préserver un peu d’énergie pour ne pas être trop à la rue dans les cols…

Personnellement je me régale, autour de moi tout le monde semble à présent dans le dur, il va y avoir des dégâts sur la seconde moitié de course ! Au dernier ravitaillement on m’a annoncé le suivant à 7km, étant à peu près convaincu qu’on m’a raconté n’importe quoi j’essaie de ne pas trop regarder ma montre et me contente d’avancer bêtement, il me semble qu’on est plus autour des 9 bornes… La montée est finalement de courte durée, le sommet est superbe avec une vue à 360° assez impressionnante, une nuée de chocards prend son envol à mon passage, instant magique !

Nous entamons la descente vers le col des Montets, après avoir lâché ce qu’il restait de mon petit groupe je reprends un ou deux coureurs puis une féminine qui descend pas mal mais me cède la place, n’étant pas à l’aise dans ce chemin très technique. De mon côté, à défaut de me sentir particulièrement à l’aise je suis loin d’être poussé dans mes retranchements. J’adopte une petite foulée courte et passe-partout en survolant le relief. Je la préviens que la descente des Posettes n’est pas mal dans son genre non plus !

Elle prend ma roue avant que nous ne recollions sur un groupe d’une petite dizaine de coureurs. Pas moyen de doubler, nous terminons la descente avec eux alors que nous croisons les premiers randonneurs de la journée qui ne manquent pas de nous encourager. Nous parvenons finalement au pied de la descente sur le col des Montets, petite pensée pour la semaine prochaine, nous passerons par-là à vélo. J’espère que j’aurais retrouvé des jambes d’ici là… Nous passons sur un petit bout de bitume, le groupe vole en éclat, chacun reprenant son rythme. Nous filons à deux devant en direction du ravitaillement du Buet avant qu’une féminine ne s’excite et ne mette une mine dans la descente qui reprend. Le petit chemin herbeux n’a rien de bien difficile, sans technicité et pas bien raide, mais je ne cherche pas à accrocher, même si je veux passer la journée à la cool il va falloir une sacré endurance pour aller au bout de l’effort…

Le ravito ne tarde pas à venir, je termine avec la coureuse typée dépassée à la Flégère, elle m’a mis une cacahuète dans la descente de la tête aux vents mais semble moins alerte lorsqu’il faut relancer sur le plat. Second ravito complet de la journée, nous sommes accueillis par des échassiers qui font de petits numéros de cirque. Je profite un peu du spectacle pendant que je me restaure. Il est 8h30 du matin et j’attaque déjà le régime tome / saucisson, j’évite au maximum tout ce qui est sucré pour me prémunir de l’overdose. Encore quelques tucs, le plein du bidon et je me remets en route au petit trot en direction du second col.

Il n’y a pas grand monde devant moi, un jeune est en train de marcher sur cette section plane. Le col de la terrasse se profilant, je lâche un « Ca y est, fini de rigoler ! ». Pas de réponse, premier bide de la journée ! Devant nous une énorme aiguille me fait face, j’espère qu’on ne va pas s’y frotter, ça semble monstrueux !

Le chemin part en sous-bois le long d’un torrent, je passe devant un refuge, je m’arrêterais bien volontiers pour y boire un coup… La grimpette commence, je reprends mon rythme de marche dès les premiers pourcents. J’ai l’impression qu’on ne va pas courir souvent aujourd’hui… La bosselette passée le chemin repart à plat le long du torrent. En trottinant je demande à un mec je demande si nous allons nous attaquer à l’aiguille en face de nous, il me répond que non, ouf ! Plus rapide que lui je poursuis ma route avant d’emprunter un pont et de repartir en sens inverse toujours le long du torrent. Après quelques centaines de mètres le chemin oblique à gauche, je m’attends à entamer une grosse montée comme semblait l’indiquer le profil mais non, le sentier, tout doucement, prend un peu de hauteur. Je marche un peu lorsqu’il grimpe puis essaie de relancer dans les phases planes, j’y vais mollo pour le pas me griller. Je suis à présent tout seul et je tombe rapidement dans un rythme de confort, l’intensité baisse, je me concentre plus sur ma fatigue que quand je suis au milieu d’autres coureurs. Les 30 kilomètres approchent au GPS, j’ai déjà parcouru plus d’un tiers du parcours, en revanche je n’ai fait qu’un col et demi sur les 4 et demi qui nous sont promis… J’évite de m’exciter, cette nouvelle section promet d’être très longue avec 13,4km annoncés pour 1300D+ et 1000D-. D’après mes estimations pour déterminer mon temps de course je pense y passer environ 3h00, ça promet !

80km du Mont-Blanc

Alors que je pense être peinard dans les bois je dérange une demoiselle en train de remonter son short, j’essaie de regarder ailleurs en faisant celui qui n’a rien vu alors qu’elle repart dans mon dos. J’entends d’autres bruits de pas derrière nous, la fille de la descente de la tête aux vents revient sur nous, décidément les filles se tirent la bourre aujourd’hui ! C’est vrai que c’est les championnats du monde de skyrunning, il y a du très beau monde… Je mets une petite relance histoire de les lâcher et de les laisser s’expliquer entre elles, j’aimerais mieux avancer à allure régulière et éviter les décrochages…

Après un dernier petit tronçon assez facile j’arrive au pied de la montée, cette fois c’est bien parti pour le col ! Devant moi il y a maintenant pas mal de monde à la file indienne dans le chemin en lacets, après la quiétude du sous-bois voilà qui va bien me changer… Assez rapidement je remonte sur un petit groupe, après avoir dépassé quelques coureurs je me cale au rythme général et entame la conversation avec le mec devant. Nous papotons pas mal, il m’apprend qu’il vient de Grenoble mais qu’il n’a pas fait beaucoup de montagne cette année, il a l’air d’en baver. De mon côté c’est encore pire, à part la sortie ski de rando en avril et les sorties à vélo, voilà bien longtemps que je n’ai pas vu un col alpin… Nous avons tous les deux le même objectif : terminer avant la nuit. Nous sommes partis sur un bon rythme, en ne coinçant pas ça semble jouable. Nous discutons des difficultés à venir, nous ne connaissons pas le dernier col mais il a entendu dire que la montée au Montenvers était difficile et que la descente sur Chamonix était ignoble, voilà qui me remonte le moral…

Mon rythme naturel est supérieur au sien, je lui souhaite bon courage et reprend la cadence qui me convient dans la montée. Ca grimpe assez fort mais sans grande technicité jusqu’à présent, il faut un peu lever les genoux de temps en temps mais rien d’abominable. Je continue de remonter au classement tandis qu’autour de moi les autres coureurs ont pratiquement tous l’air de coincer. Dans ma tête je commence à analyser l’effort, le Brévent a miné les organismes, ce nouveau col va achever les moins costauds et vider les réserves des autres. La seconde moitié se jouera au mental, une sélection naturelle s’effectuera dans les Posettes et le Plan de l’Aiguille fera office de juge de paix pour les survivants. Je me fixe l’objectif d’arriver à Vallorcine, au pied des Posettes dans un état de forme encore acceptable. Un fois ce troisième col franchi je suis convaincu que rien ne pourra entamer ma détermination.

L’altimètre ne monte pas bien vite, j’évite de le regarder trop souvent de peur de me démoraliser. Je retrouve une partie des coureurs avec qui je fais le yoyo depuis la Flégère, je suis plus rapide qu’eux mais ils passent moins de temps aux ravitaillements. A la longue je les aurais à l’usure !

80km du Mont-Blanc

Après de longues minutes à grimper dans un paysage toujours aussi fantastique et après un gros passage technique, une petite descente nous fait débouler sur un plateau très minéral, des torrents serpentent un partout au milieu de la roche, le soleil brille, c’est somptueux ! La majorité des coureurs marche sur cette portion plane, pour ma part je suis l’exemple de la traileuse devant moi en effectuant une petite relance. Ayant plus de vitesse qu’elle je prends la tête alors que nous traversons quelques torrents. Après un petit raté je me retrouve avec les pieds trempés, au moins ça me rafraîchit ! Il commence à faire assez chaud, heureusement que nous sommes en altitude… Ça promet pour le retour en vallée en début d’après-midi ! Le terrain rocheux est très technique, impossible d’aller bien vite, j’ai l’impression de marcher au moins autant que je cours… Mon temps de course commence à être élevé par rapport au nombre de kilomètres parcourus, une fois n’est pas coutume je ne cherche pas à faire de calcul de peur de déprimer. J’ai beau être parti en voulant la jouer cool, j’ai du mal à accepter de ne pas me donner à fond.

Le plateau s’achève et nous reprenons la montée vers le col de la terrasse alors qu’il reste environ 800D+ à avaler. Dès le bas de cette côte très rude je dépasse un coureur à bout de forces, je l’encourage en passant avant de me reconcentrer sur mon effort. Un hélico arrive alors, je me demande s’il y a eu de la casse mais non, celui-ci transporte un cameraman venu nous filmer. Je fais un petit coucou pour la postérité mais fini par souhaiter qu’il s’en aille, il fait un barouf pas possible alors que nous sommes dans une zone particulièrement sauvage… J’aimerais autant écouter le chant des oiseaux et le bruit de l’eau qui s’écoule…

Cette fois la montée prend une tournure nettement plus technique, je ne sais plus quoi faire de mes bâtons tant j’ai besoin de me servir de mes mains. J’avais signé pour de la course à pied, pourtant jusqu’à maintenant j’ai plutôt eu la sensation d’être en randonnée et à présent voici que nous bifurquons vers l’escalade ! Heureusement que le paysage est fantastique sinon je deviendrais sans doute fou. Maintenant que j’ai pris de la hauteur je vois le plateau en contrebas d’un autre œil, que c’est beau !

L’ascension est terrible, impossible de s’économiser dans celle-ci. J’ai beau être le plus rapide dans le coin j’ai l’impression de ne pas avancer. En revanche l’altitude augmente assez rapidement en comparaison, c’est déjà ça. Au bout d’un long moment de varappe ma montre finit par biper un kilomètre, je regarde par curiosité : plus de 21 minutes ! Je continue de dépasser pas mal de coureurs en difficulté. J’ai beau en baver, ce type de section me convient bien, c’est assez ludique, je n’ai pas le temps de m’ennuyer.

Fini la caillasse, nous arrivons aux alentours des 2200m d’altitude : place à la neige ! Cette fois ce ne sont pas quelques gros névés comme au sommet du Brévent, l’intégralité de la pointe du col croule sous la neige. Cette fois je suis content d’avoir mes bâtons avec moi, la neige est glissante et j’ai peu d’appuis, j’arrive à m’équilibrer un peu mieux grâce à eux. Si j’étais assez à l’aise dans la section caillouteuse celle-ci est nettement moins à mon avantage, je sens que je commence à ralentir, je dépasse moins. Une V2 norvégienne, celle partie comme une fusée au col des Montets, visiblement dans son élément naturel prend les devants, elle avance sacrément ! J’arrive à accrocher l’allure, un autre coureur est intercalé entre nous. N’étant pas au mieux j’essaie de discuter un peu avec lui, je râle un peu contre la neige et la longueur du col. Il me répond que nous sommes presque au sommet, il me montre une ligne à haute tension un peu plus haut qui marque le col. Il a beau dire que la fin est proche, elle me paraît encore assez éloignée ! Je serre les dents et débranche le cerveau pour continuer à avancer. Devant nous la norvégienne s’arrête pour s’étirer, elle a l’air d’avoir des crampes. Elle nous fait signe que tout va bien, nous continuons notre ascension. A l’approche du sommet je reprends du poil de la bête et fini par décrocher François. Je parviens finalement au col, pas mécontent de voir le bout de cette interminable ascension. Je commence à être cuit… Je me demande comment je vais faire pour arriver au bout… J’espère que tout se passe bien pour Vincent et qu’il va parvenir à surmonter ses problèmes d’alimentation. Vu la difficulté rencontrée jusqu’à présent, il ne va pas falloir manquer d’énergie pour aller au bout…

Jusqu’à présent j’ai un sentiment assez mitigé sur ma course. J’ai beau constater que je suis sensiblement au-dessus des coureurs qui m’entourent avec pas mal de puissance en montée, une bonne technique en descente et un niveau de fraicheur assez nettement supérieur à la moyenne je suis frustré de ne pas me sentir à 100% de mes capacités, je manque de tranchant dans mes relances, j’ai les muscles durs et surtout je me sens loin de mon niveau de l’automne. Je n’ai aucune indication sur mon classement mais je me pense bien loin du top 100, je sais bien que je n’ai pratiquement pas d’entrainement et qu’il ne faut pas rêver mais tout de même, dans un coin de ma tête j’avais le vain espoir d’arriver à faire un petit quelque chose. Ego quand tu nous tiens…

Le col derrière moi, plus qu’à redescendre sur le col du Passet ! L’autre versant du col est tout autant enneigé, la descente promet d’être compliquée… L’itinéraire n’est pas évident à suivre, on voit mal par où les organisateurs veulent nous faire passer. Je ne me prends pas la tête et suit le coureur devant moi, nous sommes sur une petite arrête quand un panneau nous indique de redescendre 5m plus bas sur notre droite. Un photographe nous attend en bas, naïvement je suppose que l’angle de vue est sympa, je comprends mieux quand je vois le coureur qui me précède se prendre une buche pour terminer la descente sur les fesses… N’ayant pas envie de me faire mal pour rien et constatant qu’une sorte de toboggan s’est formé je n’y vais pas par quatre chemins : je saute sur mes fesses et me laisse glisser jusqu’en bas alors que le photographe s’en donne à cœur joie. J’ai le short trempé mais c’était rigolo, malgré la difficulté on s’amuse bien sur ce 80 du Mont-Blanc !

Si le haut du col n’était pas bien pentu cette fois le pourcentage s’accentue, j’essaie de m’équilibrer avec les bâtons alors que je fais de petites foulées pour essayer de garder un maximum d’adhérence mais rien n’y fais, je vais rapidement au tapis, me voilà de nouveau sur les fesses en train de glisser à bonne allure. Ne voyant pas le moindre caillou à l’horizon je ne cherche pas à me relever, je prends une position aérodynamique et me sert de mes bâtons pour m’orienter pendant cette descente en luge. Dans un grand éclat de rire tant la situation m’éclate j’alerte le coureur de devant en train de galérer que j’arrive comme un missile, celui-ci me regarde passer, éberlué, puis se range à ma stratégie, un troisième coureur fait de même. Une petite piste de luge a été formée par les coureurs précédents, il n’y a qu’à poser nos fesses dedans et à contrôler notre vitesse, un pur régal ! Nous dévalons ainsi pendant un assez long moment et parcourons je pense entre 500 et 800m, certainement les plus faciles de la course puisque ne demandant aucun effort. En arrivant en bas de la piste de luge j’ai de la neige de partout, les pieds trempés, les fesses gelées et contusionnées et les doigts engourdis par le froid.

80km du Mont-Blanc
80km du Mont-Blanc

Je me remets en course tout doucement le temps de réchauffer les tendons durcis par la neige. La descente est caillouteuse et assez technique, étant encore relativement frais je m’en sors finalement pas mal, j’arrive toujours à courir avec une foulée assez légère en sautillant sur les rochers. Les lugistes derrière moi ne parviennent pas à suivre, je reprends rapidement une fille en train d’en baver et poursuis ma descente sur un petit train confortable, assez content d’en avoir terminé avec ce col de la Terrasse. Seul le coureur qui m’a indiqué la fin de l’ascension tout à l’heure, François, me dépasse, il a une grosse technique et est assez véloce, certainement un gars du coin habitué à ce type de terrain. Ils m’impressionneront toujours… Une nouvelle fois cette descente s’apparente pas mal à de la randonnée, j’essaie de courir autant que possible mais je suis souvent obligé de m’arrêter pour franchir un passage très technique. Je ne suis pas encore trop entamé, j’arrive encore à apprécier ces petites difficultés qui pimentent le parcours.

En arrivant sur le bas de la descente celle-ci devient plus roulante et un peu moins pentue, la foulée redevient assez naturelle, je déroule sans effort avant de fondre sur une fille qui semble carbonisée. Quelques randonneurs arpentent le chemin et nous encouragent, ça me fait du bien moralement, je remercie tout ce petit monde. Mon bidon terminé, je pioche un peu dans ma poche à eau en attendant le col du Passet, le gout de plastique n’est pas des plus agréable mais faute de mieux je fais avec…

80km du Mont-Blanc
80km du Mont-Blanc

Je demande à une bénévole située sur le parcours à quelle distance se trouve le ravitaillement, je commence à avoir soif. Celle-ci m’indique qu’il est à 300m, habitué aux faux espoirs je me prépare psychologiquement à affronter encore un kilomètre… En contrebas j’aperçois le lac d’Emosson, encore un point de vue assez somptueux. J’essaie de profiter du panorama en surveillant en mes pieds en parallèle. Rapidement je reprends un belge ainsi qu’une féminine au niveau d’une passerelle, un panneau nous indique qu’il est interdit de courir sur celle-ci, je ne me fais pas prier ! Après quelques escaliers nous parvenons au ravitaillement, un œil à mon GPS m’indique qu’il y avait précisément 300m depuis la bénévole, une fois n’est pas coutume !

Le ravitaillement est liquide uniquement, cette fois pas de quartiers de banane et autres réjouissances… Tant pis, je bois pas mal d’eau, un petit verre de coca pour réinjecter du sucre dans mon sang rapidement et encore un rinçage à l’eau pour m’ôter le sucre de la bouche. Je n’oublie pas de refaire le plein de mon bidon, j’échange quelques plaisanteries avec les bénévoles, quelques remerciements et me voilà parti en direction de Vallorcine pour le prochain ravitaillement solide. Les bénévoles viennent de me l’indiquer à 7km, il est 11h30, j’estime que je devrais arriver un peu avant 13h00. Jusqu’à présent j’ai été assez proche de mes estimations que je pensais plutôt larges mais la technicité du terrain n’est pas faite pour me simplifier la tâche…

Je repars sur un petit trot pas violent mais qui me permet de reprendre un coureur en train de marcher. Je lui demande si tout va bien, il me répond que non, il a pris une cartouche dans la montée de la Terrasse et ne parvient pas à récupérer. Il me dit aussi que son GPS lui annonce déjà deux kilomètres de plus qu’annoncé, il n’a pourtant pas l’air si mal physiquement, le problème est moral. J’essaie de le remotiver en lui disant que cette portion n’est pas très longue et qu’elle ne présente pas de difficulté. Il n’a pas l’air convaincu par mes arguments, j’aurais au moins essayé…

Je repars à mon rythme alors qu’une main courante fait son apparition. Tiens ? Je ne l’avais pas vu venir celle-là… Ca semblait tout juste vallonné sur le profil… Ça ne va sans doute pas durer ! Loupé, j’avais tout faux sur ce coup-là ! Je me retrouve sur une petite corniche du balcon sud du Mont-Blanc à enchainer des sections très aériennes en me cramponnant à tout ce que je trouve pour assurer mon équilibre, une fois de plus la course se rapproche plus de l’escalade que d’autre chose. Je fais pratiquement du sur-place, heureusement que j’adore ce type de terrain ! Je reprends François, moins à l’aise dans les portions ascensionnelles que dans les descentes. Nous reprenons la discussion là où nous l’avions laissée, il me dit que cette portion est loin d’être facile et qu’il reste encore une bonne bosse à avaler. Décidément il a le don pour me remonter le moral ! Au moins il a le mérite de connaître le coin et de me donner de bonnes indications pour ma gestion de course, je le remercie vivement et lui dit à tout à l’heure, certainement dans la prochaine descente.

J’appréhende de plus en plus la fin de course, j’en viens à douter de ma capacité à aller au bout. J’approche de la mi-parcours et je sens que je suis à deux doigts de voler en pièces, je ne me sens pas capable de refaire quarante kilomètres d’une telle difficulté. Sur le plan physique je me sens armé pour terminer, à quelle vitesse en revanche je n’en sais rien, mais surtout je sais la force morale qu’il va me falloir pour traverser les prochaines heures, je ne me sens pas prêt à fournir un tel effort, à affronter une telle fatigue… Le mot « abandon » qui ne figure pourtant pas dans mon vocabulaire me traverse fugitivement l’esprit, je le repousse loin de mes pensées. J’essaie de reprendre une dynamique positive, me forçant à oublier l’ensemble pour me concentrer sur l’objectif du moment : rallier Vallorcine.

Pour ne pas changer, le paysage est à couper le souffle, le massif du Mont-Blanc nous fait face avec ses neiges éternelles. Ces contrastes de couleurs m’émerveilleront toujours… Face à moi l’aiguillette des Posette me nargue, j’espère que la montée se passera dans de bonnes conditions… L’épuisement me guette mais les yeux fonctionnent toujours à 100%, c’est le principal !

Les grosses difficultés sont derrière moi, le balcon devient plus roulant et me permet de recourir un peu. J’aperçois quelques silhouettes devant moi, je pense pouvoir aller les croquer rapidement mais le terrain n’est pas si facile qu’il n’y paraît, aux sections courables s’ajoutent des petites montées et des passages relativement techniques qui viennent couper ma dynamique. Une fois de plus j’alterne marche et course, j’ai encore une fois l’impression de ne pas avancer et l’écart tarde à se réduire. La chaleur commence à se faire sentir, je transpire beaucoup, je veille donc à rester hydraté. J’ai l’impression de ne pas boire autant qu’il faudrait mais je me sens pourtant assez bien, aucun signe de déshydratation ne se fait sentir. Je forcerais un peu sur la boisson à Vallorcine histoire de voir venir. J’ai vraiment peur de cramper…

La section vallonnée prend fin et j’attaque un faux-plat descendant. N’ayant pas mangé depuis un moment je décide d’anticiper sur le ravitaillement et sors une pâte de fruits poire chocolat de ma réserve. J’ai beau être un fan, celle-ci me dessèche la bouche, le sucre ne me fait plus envie… Je l’avale néanmoins mais rince abondamment à l’eau claire. Devant moi je vois un coureur tendre son dossard à un gendarme stationné ici, j’espère qu’il ne s’est pas fait mal… Bien que j’ai commencé à piocher dans le début de cette section je parviens à remettre les jambes en route pour trottiner dans la descente. Les quelques coureurs qui étaient devant moi sur le balcon ne tardent pas à se faire dévorer avant que le chemin ne bifurque à gauche en direction de la vallée, place à la descente !

Je remonte sur un coureur qui accélère légèrement en me sentant arriver, se calant à un rythme qui me convient à merveille, je lui emboite le pas dans cette descente en lacets pas bien technique. Rapidement François nous rattrape et prends les devant, nous ne suivons pas et le laissons filer. La descente arrive en sous-bois quand soudain j’aperçois un visage qui m’est familier en train de nous encourager et nous annonçant le ravitaillement à 4,5km. J’essaie de remettre un nom quand j’entends un « Aller Grand Trail du Saint-Jacques ! », référence à mon t-shirt du jour, cette fois ça fait tilt, c’est Ludovic Gidrol, le grand monsieur de la course à pied en Haute-Loire. Il a beau ne pas savoir comment je m’appelle je suis ravi d’apercevoir une tête connue. En revanche les 4,5km annoncés me mettent un petit coup au moral, voilà un moment que j’ai quitté le ravito des Passets, il y a vraisemblablement plus de 7 bornes… Bon, de toute manière il faudra bien courir 80 bornes aujourd’hui, et à bien y réfléchir j’aime mieux qu’il y ait un peu plus de kilomètres avant d’attaquer le troisième col plutôt qu’après…

Je commence à souffrir dans cette descente, je sens que mes genoux donnent des signes de fatigue. Une petite douleur commence à poindre dans le genou droit, j’essaie de bien l’analyser de peur que ma tendinite rotulienne ne revienne au galop. La douleur est située côté externe, ressemblant plus à une petite TFL. Pas de panique, j’ai toujours cette petite douleur qui apparaît dans les longues descentes en ultra, je vais juste veiller à garder une foulée légère le plus longtemps possible afin de me préserver. Je suis toujours mon lièvre en serrant un peu les dents. Un coureur descend en boitillant, il s’est fait une cheville. Je lui demande s’il veut que j’alerte les secours mais il me fait signe qu’il va pouvoir redescendre en y allant tranquillement. Je guette l’arrivée dans la vallée à travers des arbres, nous approchons petit à petit. Le ravito approche à grands pas !

Nous reprenons un peu de monde sur la fin de la descente et nous voilà arrivés à Vallorcine ! Le ravito est droit devant, je suis ravi ! J’accélère un peu et quitte tout ce petit monde alors que nous sommes applaudis par les spectateurs venus nous attendre. Curieusement le balisage nous fait prendre la direction inverse du ravitaillement, je ne comprends pas bien ce qu’il se passe alors que je m’éloigne de plus en plus de mon repas de midi… Le moral prend un nouvelle claque. Ma foulée qui venait de retrouver un peu de tranchant s’émousse rapidement, le coureur qui a fait la descente avec moi me rattrape, ayant remarqué qu’il était du coin je lui demande pourquoi nous partons par-là alors que le ravito est derrière. Il m’explique que nous faisons une boucle pour reprendre le parcours du marathon. Comme moi il pense que c’est sans intérêt et que cela rajoute des kilomètres inintéressants pour rien, mais de toute façon nous n’avons pas bien le choix… Le moral est bas, je commence à coincer physiquement, je le laisse filer alors qu’un mec en train de faire trempette dans l’Arve m’encourage à pleins poumons. J’irais bien le rejoindre pour mettre les jambes au frais… Abandon ? Jamais !

Le chemin prend enfin la direction souhaitée, ouf ! Curieusement les jambes me reviennent soudainement et je trottine doucement vers le casse-croute. Des spectateurs m’annoncent le ravito à 400m, le moral remonte en flèche. Ca y est voilà la tente ! Je file me remplir l’estomac à l’intérieur, il fait une chaleur étouffante là-dessous mais tant pis, j’aime mieux ça que repartir le ventre vide ! J’avale tout ce qui veut bien rentrer, je me bricole des sandwichs à la tome et au saucisson, j’avale quelques tucs, quelques morceaux de banane et de cake, je bois pas mal d’eau et refais le plein du bidon avant de repartir à l’abordage de l’aiguillette des Posettes le ventre un peu lourd. Le balisage n’est pas terrible à la sortie du ravito, rien n’est indiqué, je suis obligé de demander ma route. Une spectatrice m’indique de tourner à gauche puis à droite. Je prends à gauche mais une barrière me barre la route, je ne vois pas de route à droite, je retourne au ravitaillement pour avoir un autre contre-avis… On m’indique qu’il faut bien partir dans cette direction mais que le virage est après la barrière. C’est bien joli tout ça mais ils pourraient l’indiquer… Je repars en râlant, la fatigue commence à m’obscurcir l’esprit…

Me revoilà sur un terrain que je connais bien, la montée va être rude mais ne posera pas de problèmes techniques. J’ai beau savoir à quoi m’attendre, les premières pentes me laissent néanmoins perplexe tant elles sont raides. Mon avancée est laborieuse mais je sais que la difficulté de ce col va en décroissant jusqu’au sommet, le plus facile est à venir. Devant moi j’aperçois un coureur en train de décrocher, je ne tarde pas à revenir sur lui en lâchant quelques encouragements en passant. Un second coureur est en train de redescendre, je lui demande si tout va bien, celui-ci me répond qu’il est au bout du rouleau et qu’il préfère arrêter les frais. Mon analyse de cette troisième montée commence à se vérifier, la sélection commence…

Les calories ingurgitées au ravito commencent à faire effet, je retrouve un peu de pêche. Je monte sur un rythme convenable, j’ai la sensation d’être léger comme une plume, que chaque pas ne me coûte finalement aucun effort, je suis tout de même loin de me sentir capable de relancer. En ce début d’ascension je reprends pas mal de coureurs dont François qui me dit à tout à l’heure en rigolant. Vu la descente qui nous attend je n’en doute pas une seconde… Les autres coureurs sont moins souriants, tout le monde est en train d’exploser. Je monte à mon petit rythme en surveillant l’altimètre. Si dans la Terrasse je ne savais pas bien quoi faire de mes bâtons cette fois je suis ravi de les avoir sous la main ! Je m’appuie au maximum dessus pour soulager mes jambes.

Le début de la montée en sous-bois passe assez rapidement, la fraicheur est fort agréable. Malheureusement la suite est plus exposée, les arbres disparaissent alors que nous approchons du domaine skiable. Le petit coup de fouet du début d’ascension commence à se dissiper, mon allure baisse petit à petit et la chaleur commence à m’assommer. Je dépasse encore quelques coureurs en train de coincer mais ne parviens pas à lâcher ceux qui me suivent quelques dizaines de mètres derrière. Les pourcentages diminuent de plus en plus alors que nous arrivons en vue du col, la vue sur le massif est dégagée, c’est le pied ! J’entends un coureur dans mon dos en train d’essayer de relancer, le chemin est pratiquement plat, il va falloir s’y remettre… Je sens que je n’ai plus rien dans les jambes, je commence à avoir sommeil, je me sens incapable de courir à nouveau… Pourtant ma fierté me pousse à essayer. Miraculeusement je parviens à remettre le moteur en marche, il toussote pas mal mais il tourne. J’avance tant bien que mal jusqu’au col avant de bifurquer en direction de l’aiguillette pour terminer l’ascension. Un bénévole contrôle ma puce et j’attaque la dernière bosse.

Je trottine encore un peu tant que le chemin reste plat, dès que celui-ci commence à remonter je coupe mon effort et reprend mon rythme de marche. Le coureur qui relançait dans mon dos semble résolu à continuer avec une grosse intensité, je prends un petit coup derrière les oreilles quand il me dépasse. J’ai un peu l’impression de revivre ma montée de 2012 où j’étais parti trop vite pour terminer dans un sale état. J’espère que je vais parvenir à récupérer un peu avant d’entamer la descente… Une féminine est un peu devant moi et emboite le pas du fou furieux à son passage. Pour ma part je ne m’énerve pas, gère ma montée en marchant doucement en cherchant la voie la plus facile dans ce dédale de petits sentiers qui partent dans tous les sens. J’aimerais éviter autant que possible d’avoir à lever les genoux, prendre une crampe maintenant serait particulièrement mal venu…

Je suis assez content d’avoir bien mémorisé la fin de l’ascension l’année dernière en compagnie de Christophe, alors que l’on pourrait penser être arrivé au sommet on découvre soudain qu’il reste encore une bonne petite bosse à enquiller. Moralement c’est dur à avaler, surtout avec mon niveau de fatigue… Je prends un nouveau petit taquet derrière les oreilles mais celui-ci est fortement atténué par ma connaissance du terrain. Je reste sur ma petite allure tranquille en me préparant psychologiquement à aborder la descente au pas de course. Les bruit d’un hélico se fait à présent entendre, l’équipe des caméramans déboule de l’autre côté du col et vient nous filmer dans la fin de l’ascension, je fais un petit coucou en passant. J’étais content de cette petite distraction mais celui-ci s’attarde et s’approche très près de nous, les pales envoient un vent cinglant qui me déséquilibre dans cette partie assez technique, la poussière vole dans tous les sens, j’en prends plein les yeux et me vois contraint de remettre mes lunettes pour me protégé. Je commence à pester et suis à deux doigts de leur crier d’aller voir ailleurs. Je garde mon calme, pas la peine de gaspiller des forces pour rien…

80km du Mont-Blanc

Je parviens enfin au sommet, vidé mais content de pouvoir me jeter dans la descente. Je bois quelques gorgées dans les derniers mètres de replat, les prochaines minutes vont me demander une concentration énorme, pas question d’être distrait… Les deux loustics devant moi semblent payer la débauche d’énergie de la fin d’ascension, je les dépose sur place après seulement une minute de descente. Incroyablement les jambes me sont revenues d’un seul coup, je suis parfaitement à l’aise techniquement, la foulée est encore assez souple, je suis en plein rêve ! Je descends le cerveau débranché, sans réfléchir, en faisant confiance à mon instinct. Mes pieds trouvent leur place tout seuls alors que la technicité augmente, les escaliers que je trouvais abominables l’année dernière encore m’apparaissent aujourd’hui comme de vieux amis. Confiant dans mes pieds je risque un coup d’œil en arrière, aucune trace des deux de tout à l’heure, ce n’est pas qu’une impression, je descends à une bonne allure !

Les escaliers se terminent, me voilà sur un chemin en lacets un peu pentu mais moins technique, je retrouve ma petite foulée de la descente précédente, pas bien véloce mais assez économique. J’ai vraiment repris du poil de la bête depuis le sommet ! Ce 80 du Mont-Blanc commence à me sidérer, j’en viens à considérer les Posettes, le passage le plus ardu du marathon, comme le passage le plus facile de celui-ci ! J’ai une petite pensée pour Vincent qui n’aime pas bien descendre, encore moins quand c’est technique. Il ne doit pas être à la fête aujourd’hui… J’espère que tout va bien pour lui…

Le petit sentier reposant est de courte durée, me voilà sur la section piégeuse plein de racines. Je repense en souriant au gadin de Christophe l’année passée, j’aimerais éviter de l’imiter… Je veille à bien lever les pieds en continuant sur mon petit train. Tout se passe bien, le tapis d’aiguilles de pin me permet en plus d’économiser mes genoux, impeccable !

La fin de la descente est plus facile, le chemin se contente de serpenter jusqu’au Tour. Un randonneur passant par-là m’indique qu’il me reste 250D- jusqu’en bas. Je serre le poing, j’ai bientôt atteint l’objectif que je m’étais fixé en début de journée. Je reste néanmoins concentré sur ma descente, quelques cailloux viennent se mettre en travers de ma route, ce n’est pas le moment de venir tout gâcher…

Alors que j’arrive au pied de la descente j’aperçois à une cinquantaine de mètres François qui revient sur moi. La descente tire à sa fin et le sentier redeviens vallonné, plus à mon avantage. Je mets à profit mon énergie retrouvée pour mettre une petite accélération. Les jambes tournent à merveille dans ces petites bosses !

Ca y est, j’arrive au Tour. Je suis accueilli par quelques spectateurs, je sais qu’il n’y a pas de ravitaillement ici mais je me renseigne tout de même. A défaut je demande à quelle distance se situe le ravitaillement d’Argentière, on m’annonce 4km, ça colle avec ce que j’avais en tête. Alors que je quitte le village je regarde si je vois François, on dirait que je lui ai mis une bonne cacahuète sur le bas, il n’arrive toujours pas ! Je passe devant la terrasse d’un café et demande à la serveuse si elle n’a pas une glace pour moi. Elle est prête à aller m’en chercher une, je rêve ! Je la remercie en rigolant et continue ma route, un petit virage à gauche et j’aperçois une source ! Je ne tergiverse pas : je refais le plein de mon bidon vide, bois quelques bonnes gorgées et repars en direction d’Argentière. Les prochains kilomètres ne devraient pas poser de difficulté, en revanche ils ne vont pas être de tout repos… Pendant une dizaine de kilomètres environ je vais redescendre le long de la vallée de l’Arve en direction de Chamonix, il n’y aura pas vraiment de grosses montées, il va donc falloir courir de bout en bout…

Pour l’instant je me contente de sortir du Tour en petites foulées, le balisage Salomon noir et blanc est extrêmement difficile à suivre, j’ai beau être vigilant j’ai beaucoup de mal à trouver mon chemin, je suis seul au monde à présent. Je parviens à trouver ma route et débouche sur un poste de contrôle des sacs. Je commence à toucher du bois pour ne pas être contrôlé, je n’ai pas que ça à faire… Je fais mon plus beau sourire aux bénévoles en leur disant bonjour en espérant les amadouer, ceux-ci se contentent de me demander si j’ai tout l’équipement sur moi alors que je passe tout droit, je leur réponds que tout baigne en leur souhaitant une bonne journée au passage. Voilà un contrôle de sac qui me va bien ! Au passage ils m’annoncent que le ravitaillement d’Argentière sera là dans cinq minutes, j’ai beaucoup de mal à le croire sachant qu’on m’a annoncé à 4 bornes il n’y a pas cinq minutes…

Je m’engage dans cette petite descente, les jambes tournent toujours bien, je commence à faire mes petits calculs : moins de quatre kilomètres avant le ravitaillement et encore un petit effort pour atteindre le pied du dernier col, jusque-là tout devrait bien se dérouler, je sens que j’ai les jambes pour maintenir ce petit train. Ces passages connus me renvoient des images de mon marathon et de celui de Christophe, je sais à quoi m’attendre, je suis persuadé de terminer la course à présent. Je suis en train de rattraper deux coureurs que j’aperçois en train de marcher alors que le terrain remonte un peu, malgré mes idées de mode « cool » du début de course je sens le compétiteur qui sommeille en moi trépigner… Mon regain de forme actuel me donne des ailes, je pousse un peu le moteur dans les tours et file droit sur eux en m’accordant de petits temps de marche dans les montées pour ne pas me carboniser. Je les rattrape dans une relance en sous-bois après une jolie bosse, ma première proie reste sur place quand je le dépasse, le second, un espagnol, essaie d’accrocher dans la descente mais craque dans la portion plane qui suit après que deux bénévoles nous aient encouragés.

Il ne reste qu’un peu de plat et une petite descente qui me conduisent à Argentière, juste le temps de dépasser un nouveau coureur et de descendre les marches d’escaliers en sous la ligne de chemin de fer. Me voilà dans le village, une fois de plus les spectateurs sont là pour nous encourager. Je les remercie de ma voix d’homme des cavernes, signe que la fatigue commence à prendre le pas. Malgré tout j’ai toujours l’impression d’avoir le sourire ! J’ai vraisemblablement plutôt l’œil morne et un rictus de douleur… Un groupe d’enfants est dans la rue pour me regarder passer, ayant bien besoin d’un petit coup de pouce moralement je saute sur l’occasion pour leur taper dans les mains en passant. En plus de leurs encouragements et de leurs yeux émerveillés j’entends un « t’as vu, il m’a tapé dans la main ! » qui me va droit au cœur, j’ai un peu la sensation d’être un super-héros… Ruisselant de sueur, puant et pas bien vaillant, mais un super-héros tout de même !

Le ravito pointe le bout de son nez après le virage suivant, une nouvelle fois il n’y a que du liquide, zut, j’aurais bien grignoté un bout moi ! Tant pis, le prochain ne sera pas difficile à rallier de toute manière. Je continue sur mon rythme habituel : eau, coca, eau et plein du bidon sans perdre trop de temps pour une fois. Je repars sur les talons d’une féminine, la route est plate et je n’ai aucun mal à recoller. Après une petite ligne droite nous arrivons à une intersection, elle s’arrête, visiblement désorientée et ne trouvant pas le fléchage, pour une fois bien visible juste devant nous. Je lui fais signe de prendre tout droit en passant devant, elle a le regard hagard et le souffle aigu, je l’entend haleter dans mon dos, le bruit ressemble plus à un sifflement qu’à une respiration, je sens que la course ne va pas bien se terminer pour elle…

Je continue ma route en me concentrant sur mes problèmes, j’en ai déjà bien assez à gérer comme ça ! Je ne vois plus personne devant moi, et rapidement plus personne derrière non plus, je profite de la vue et commence à me projeter sur l’arrivée. Cette pensée me submerge, ma gorge commence à se nouer, je ravale un sanglot. Stop ! Je dois rapidement stopper l’émotionnel et retrouver une tête froide, je fais le vide dans mon esprit et reviens à des notions basiques : kilomètres, dénivelé et heures de passage estimées.

Alors que je trottine sur un chemin j’aperçois deux VTT en train d’arriver dans ma direction, je m’écarte de la trace et cours dans l’herbe pour leur laisser la place de passer, leur souhaite le bonjour et ne récolte ni un merci ni un salut! C’est le monde à l’envers, j’ai près de 12h de course dans les jambes et c’est moi qui fais des efforts pour ces ingrats – pour rester poli… Je ravale ma verve, j’ai mieux à faire que de gâcher mon énergie pour eux. Je poursuis ma route vers un sous-bois, le terrain se fait plus vallonné, jonché de racines traitresses et d’aiguilles de pins. Cela me convient bien, je tiens une allure raisonnable en marchant un peu quand ça devient nécessaire et en relançant systématiquement, je salue quelques promeneurs, certains semblent surpris, d’autres m’encouragent en passant.

Les kilomètres ne passent pas bien vite, ma montre m’annonce des 7’20 et autres 8’30, mais comparé à ce que je viens de traverser j’ai l’impression d’être une fusée. Après une bifurcation je me retrouve dans un petit hameau, la route en faux-plat montant me conduit à un croisement : la route continue à droite, deux chemins partent à gauche face à moi. Aucun fléchage ne m’indique où aller, pas de rubalise, pas de peinture au sol, argh ! J’aperçois un mec en train de siroter une bière assis sur un muret du chemin de gauche, je lui demande par où passe la course mais il a l’air à l’ouest. Je commence à ronchonner dans ma barbe contre l’organisation et son fichu rubalise noir et blanc, contre les ivrognes qui ne servent à rien tout en cherchant un peu à droite à gauche des signes, rien… Je sais que nous devons aller au Lavancher, je retourne donc voir mon ami alcoolique et lui demande ma direction en espérant qu’il sache au moins ça… Il a l’air sûr de son coup en m’indiquant la route, je choisis de lui faire confiance, de toute façon il va bien falloir tenter quelque chose !

Après quelques foulées et un virage j’aperçois un bout de ruralise flottant au vent, ouf ! Une bonne centaine de mètres plus loin j’aperçois la féminine que j’ai déposée à la sortie du ravito débouler d’une rue adjacente, elle a l’air de s’être complètement planté et d’avoir pris un raccourci au passage. Sans grande raison apparente je suis assez énervé, j’ai cravaché pendant un moment et la voilà qui arrive comme une fleur devant moi en ayant pris un raccourci, et pour couronner le tout elle me demande son chemin ! Je deviens sacrément irritable avec la fatigue… Elle est carbonisée et a le cerveau liquéfié, elle n’a sans doute pas coupé de son plein gré. Je suis en fait énervé après moi, si j’avais écouté mon instinct et suivi la route dans le virage je serais déjà loin et toujours devant elle… Je lui fais signe de suivre la route en repassant devant elle. Une nouvelle fois les sifflements accompagnent mes pas, je suis dubitatif devant la volonté qu’elle déploie, dans un tel état d’épuisement voilà longtemps que j’aurais levé le pied ! La performance oui, mais le plaisir avant tout.

La route remonte un peu, je ne force pas mon rythme en marchant un peu quand j’en ressens le besoin, derrière moi j’entends les sifflements se calquer sur mon allure. Je n’ai plus le punch que j’avais à la sortie du ravitaillement, cette fois impossible de mettre une accélération qui la décrochera. Tant pis, je me résigne à faire avec cette pollution sonore pendant un petit bout de route…

Nous bifurquons sur un sentier nous indiquant « Les bois », ça sent bon le ravitaillement ! Malheureusement rien n’indique à quelle distance celui-ci se trouve… Un panneau indique une « descente rapide », voilà qui me va bien ! Finalement il s’agit de publicité mensongère, le chemin descend tout doucement avec des replats au milieu… Enfin ça ne monte pas, c’est déjà ça ! Ce chemin passe en fin de compte assez bien, quelques promeneurs nous encouragent et nous arrivons en bas sans avoir trop forcé.

Nous arrivons vers un torrent, des spectateurs nous réservent un accueil chaleureux alors que j’aperçois le ravitaillement quelques centaines de mètres plus loin. J’entends soudain qu’on m’interpelle, j’ouvre les yeux et cherche autour de moi, Bernard ! Génial ! J’ai pas mal pensé à lui aujourd’hui mais je pensais le voir à l’arrivée et non sur le parcours. Je lui fais signe, lui explique que cette course est un long chemin de croix et ne m’attarde pas. Je continue tout droit vers le ravitaillement en trottinant.

80km du Mont-Blanc

Ce dernier ravito solide n’est pas bien fourni… Quelques fruits, des morceaux de tome énormes, des tucs et des morceaux de barres de céréales, voilà tout ce que je trouve. On est loin du menu pantagruélique des précédents stands… Seuls les tucs me font envie, j’en ingurgite autant que mon estomac le permet en faisant couler avec de l’eau. Je demande à combien se situe le prochain ravito, on m’annonce 800D+, j’aurais préféré une distance mais je me contenterais de cette information. Ma montre m’indique qu’il ne lui reste plus que 10% d’autonomie, elle ne terminera pas la course, j’espère ne pas subir le même sort…

Le bénévole qui a fait le pointage de ma puce m’annonce en 130ème position, ce n’est pas si mal mais devant le faible nombre de coureurs devant moi sur les dernières sections je pensais être un peu mieux classé… Relativisons, après six mois de blessure mon entrainement est loin d’être optimum et les championnats du monde de skyrunning ont apporté un plateau assez incroyable, je suis au pied du dernier col dans un état acceptable, sans la moindre crampe, je peux m’estimer heureux !

Je me remets en route mais le moteur ne veut pas repartir. Bernard est en train de trottiner de l’autre côté du torrent pour faire des photos, voilà qui me met un peu de baume au cœur, j’aimerais sauver l’honneur sur ses clichés : la foulée repart. Devant moi deux coureurs et ma copine siffleuse de tout à l’heure n’ont pas trainés pour prendre l’apéro. Je sors mon profil de la course pour avoir une bonne idée de ce qu’il me reste : 5,4 bornes jusqu’au Montenvers, 4km pour rejoindre le refuge du plan de l’Aiguille et encore 5,9km pour rallier l’arrivée, 16km ! Mon GPS m’en indique déjà près de 72, je prends un coup de massue derrière la tête…

J’avance sensiblement plus vite que les autres et remonte sur eux sans difficultés, Bernard vient un peu à ma hauteur pour discuter avec moi, malheureusement j’ai le cerveau qui commence à bouillir et je ne suis pas très réceptif. Alors que je poursuis ma route en direction du Montenvers je pense que j’aurais dû demander des nouvelles de Vincent ! Je pense régulièrement à lui mais voilà que j’oublie de m’en enquérir au seul moment où j’aurais dû, quel boulet !

La montée commence, je discute un peu avec le coureur à côté de moi qui ne tient pas mon rythme longtemps. J’arrive à la hauteur de ma copine tchèque de tout à l’heure, je l’encourage d’un « The last one, come on ! », pour une fois j’ai l’impression que mes paroles font mouche, dans son regard j’ai un peu l’impression d’être le messie, ces petits mots ont l’air de l’avoir touchée. Tant mieux, ça ne me coute pas grand-chose et ça peut lui apporter beaucoup.

En ce début de montée je retrouve les sensations que j’avais en bas des Posettes : je me sens léger, je n’ai pas la sensation de forcer. J’espère que la sensation va durer pour ne pas arriver au niveau de déchéance de tout à l’heure… Une fois de plus je ressens les effets positifs du vélo, j’ai aujourd’hui une puissance que je n’avais jamais eu ainsi qu’une grande résistance à la douleur. Derrière moi le petit groupe a décroché, un coureur que j’ai l’impression d’avoir vu régulièrement sur le parcours a l’air de moins coincer que les autres. Les lacets se succèdent et le GPS semble avoir décroché, je suis figé à 1072m d’altitude, le kilométrage n’évolue plus. Seul le chronomètre est encore actif et me donne une petite indication sur ma progression.

Le chemin est ombragé et ne présente pour une fois aucune difficulté technique, j’avance à une allure que je trouve encore correcte. Je ne tarde pas à dépasser deux coureurs à l’agonie avant de me retrouver de nouveau seul au monde. Les promeneurs ne sont pas légion, un petit groupe en train de redescendre m’encourage, je me retrouve de nouveau seul avec moi-même. Je mets de petites tapes à mon GPS, sait-on jamais mais celui-ci semble m’avoir définitivement lâché… N’ayant rien à quoi me raccrocher mon moral descend à vue d’œil, j’essaie de me motiver en pensant à la mer de glace qui ne va pas tarder à se dévoiler mais rien n’y fait.

Mon allure diminue peu à peu, je croise finalement un nouveau groupe de promeneurs, en voyant leur allure je sais que leurs informations ne seront pas fiables, pourtant je leur demande si le ravitaillement est loin. Ils me répondent, assez sûrs d’eux, que la buvette n’est pas loin. J’ai l’impression d’avoir grimpé un moment, il y a peut-être de l’espoir ! Je franchis de vieux escaliers décrépis en m’accrochant bien à la rambarde, on ne sait jamais et retrouve un chemin plus minéral. Une bénévole parle dans son talkie, je ne la dérange pas même si j’aurais bien aimé avoir la confirmation de l’information précédente…

Un nouveau lacet et cette fois le terrain change radicalement, le chemin plutôt sympathique est derrière moi, place à la caillasse, aux roches lisses et autres gros blocs à enjamber… J’avance doucement mais régulièrement, chaque mouvement est calculé pour éviter tout risque de crampe. J’entrevois une tête bouger un peu plus haut, une spectatrice ? Je continue dans cette direction en essayant de suivre le balisage dans cette section exempte de chemin. J’arrive finalement à la hauteur d’un refuge, la tenancière a installé un petit banc avec deux jerricanes, le premier contient du thé chaud, l’autre de l’eau fraiche, je bois deux grands verres d’eau en la remerciant de tout cœur à plusieurs reprise, elle vient de faire un heureux !

Je me remets en route et songe avec effroi aux paroles des randonneurs de tout à l’heure : « La buvette n’est pas loin ! ». Les bougres ne faisaient pas référence au ravito mais à ce petit point d’eau sauvage ! Un panneau ne tarde pas à me confirmer la chose : je suis à 1658m d’altitude, encore 250m avant le Montenvers ! Nouvelle grande claque derrière les oreilles. Mon chrono me laisse penser que j’arriverais avant la nuit mais je le doute commence à s’instiller… J’en viens à songer que je ne serais finalement pas si mal à Lyon derrière mon bureau…

La montée devient de plus en plus technique, à présent ce ne sont plus que blocs à enjamber et racines à éviter sur un terrain qui semble ne plus vouloir monter ! Mon GPS a un sursaut de volonté et semble vouloir se recaler. Je vois l’altimètre monter en flèche et m’indiquer à 1700m, voilà qui me remonte un peu le moral ! J’arpente ce chemin particulièrement rude en relativisant, j’ai déjà connu pire en Ecosse le long du loch Lomond avec mes 25kg sur le dos, non seulement la technicité était équivalente mais le sac se coinçait entre les rochers, aujourd’hui je suis léger comme une plume !

Je continue d’enjamber les blocs, franchis deux échelles sans qu’aucune crampe n’apparaisse, c’est assez miraculeux ! Le passage est extrêmement technique compte tenu de mon niveau d’épuisement mais cette même difficulté parvient à me garder alerte et concentré, je ressens de moins en moins le temps s’écouler.

Le paysage commence à s’ouvrir face à moi, au travers des arbres j’entrevois des torrents se jeter en cascades dans la moraine du glacier ainsi que le pied de la mer de glace. Extraordinaire pour ne pas changer… En parlant de glace j’irais bien en manger une énorme en arrivant à Chamonix ! D’ailleurs j’arrive au Montenvers ! Une dernière petite grimpette bétonnée et voilà que j’arrive sur le parvis. Le balisage me fait passer devant le tramway plein de touristes, l’idée de redescendre avec eux fait plus que me traverser l’esprit… Et dire que j’étais à moins de deux kilomètres de Chamonix avant d’entamer cette fichue ascension ! Dans ma tête je me jure de ne plus jamais m’inscrire à un truc aussi idiot, l’UTMB ? Oublié ! Je me prends à rêver des 10km de Villeurbanne en guise de sortie longue. Qu’on ne me parle plus de course à pied, je pense en avoir soupé… Le foot à la télé, ça c’est du sport ! Au point où j’en suis je vais tout de même en terminer, avoir fait tout ça pour rien je m’en voudrais pendant des années…

80km du Mont-Blanc
80km du Mont-Blanc

J’essaie de faire bonne figure en reprenant ce qui s’approche le plus d’une foulée à l’approche du ravito, quelques éloges me feraient le plus grand bien… J’arrive au ravitaillement, une petite tente a été installée face à une auberge. Je discute un peu avec les bénévoles qui m’annoncent en 92ème position, je ne comprends pas bien le delta de 38 places entre les Bois et ici n’ayant doublé pratiquement personne… Je regarderais le suivi live en arrivant pour mieux comprendre. Je me réhydrate autant que possible en les écoutant papoter entre eux, ils attendent environ 400 coureurs dans la nuit, ça signifie que le taux d’abandon est extrêmement élevé ! Je croise les doigts pour Vincent… Je vois un verre de bière sur la table, je leur dis que c’est ça que je voulais au ravito ! L’un des bénévole est prêt à aller m’en chercher une, je suis en train de rêver ! Je décline, je plaisantais !

Je repars en rigolant après m’être renseigné sur la dernière section du col. Elle a beau paraître simple sur le papier, il semblerait qu’elle soit néanmoins musclée avec des montées-descente et une bonne bosse sur la fin. Il me reste 4km et 300m pour atteindre le sommet, rien d’insurmontable normalement. J’essaie de courir mais les jambes sont lourdes, je mange une pâte d’amande et bois un peu d’isostar pour faire passer le sucre. Mon ventre commence à couiner contre le traitement infligé, je n’ai pas réussi à aller aux toilettes au réveil, je commence à en payer les pots cassés… Je continue d’avancer en trottinant quand le terrain me le permet, comme promis c’est caillouteux et assez vallonné. Si j’avais encore un peu de jambes je me régalerais !

Je commence à être en galère, le rythme baisse fortement, seule l’idée de terminer avant la nuit me permet de garder le fil. Pour achever ma détermination le GPS tire sa révérence et part faire un dodo bien mérité après près de 14h de course. Deux bénévoles m’attendent un peu plus loin, je leur demande à combien je me situe du refuge du plan de l’aiguille, ils n’en savent trop rien et m’annoncent à trois petits quarts d’heure. N’ayant plus de montre me voilà bien avancé !

Tant pis, je poursuis ma route tant bien que mal. Après un moment un virage me permet d’apercevoir le refuge de l’autre côté d’un chemin en balcon. A vol d’oiseau j’estime la distance à environ 2km, je commence à retrouver espoir. Quelques minutes plus tard un panneau vient saper ce qu’il me restait de moral : « Refuge du plan de l’aiguille : 1h30 ». Noooon ! De toute façon, au point où j’en suis… Bien résolu à arriver aux alentours de 20h00 je relance autant que mes jambes et mon ventre le permettent mais ce dernier ne veut plus me laisser tranquille. J’espère arriver à tenir jusqu’au refuge pour leur emprunter leurs toilettes…

Je parviens à marcher correctement mais les phases de course se raréfient, je n’y arrive plus. Je suis au beau milieu d’un champ de cailloux, Chamonix me fait de l’œil en contrebas. Pourquoi n’ai-je pas mis le clignotant quand il était encore temps ? Un nouveau panneau m’annonce à présent à 45 minutes, j’ai l’impression de ne pas approcher du refuge, il me paraît toujours aussi loin et encore plus haut qu’avant. Le terrain ne me simplifie pas la tâche en m’empêchant d’aller à une allure régulière, les montées-descentes me plombent le moral… J’essaie de me motiver comme je peux en pensant aux textos d’encouragement que j’ai sans doute reçu pendant la journée et que je vais m’empresser de dévorer en arrivant, la tentation de sortir le téléphone du sac est grande… Je pense aussi aux copains de l’AAAL qui doivent être en train de nous suivre derrière leurs écrans et aux messages qu’ils doivent poster sur facebook, à mes parents et au frangin qui ne doivent manquer aucun de mes points de passage…

La situation n’est plus tenable, il faut que je m’arrête. Aucun arbre à perte de vue, seule la roche m’entoure… J’ai bien avancé dans la première portion de montée, il ne doit pas y avoir grand monde à moins de 5 minutes. Je fais une dizaine de mètres en dehors du chemin et m’abrite un peu derrière un rocher, heureusement que j’ai toujours un paquet de mouchoirs sur moi ! Le temps presse, je fais ma petite affaire aussi vite que possible et remonte mon short à la seconde même où un coureur débarque du haut de la bosse. Ouf, l’honneur est sauf !

80km du Mont-Blanc

Je repars juste derrière lui, plus léger et avec un gros regain de fraicheur. Je relance comme je n’ai plus relancé depuis bien des heures, je creuse un énorme écart en peu de temps et parviens même à grimper en courant, incroyable ! Je parviens au refuge en peu de temps, dernier ravitaillement de la course. Il ne me reste à présent plus que 6km de descente ! Je vais faire pointer ma puce, bois un dernier verre d’eau en plaisantant avec les bénévoles et repars dans la descente en serrant le poing, je suis au bout de l’effort, je n’ai plus qu’à laisser les jambes tourner.

En passant devant la terrasse du refuge je vois les randonneurs venus passer la nuit prendre l’apéro. « Une bière pour moi chef ! » Ils me font de grands signes et m’encouragent pour ma fin de parcours. Je sais que cette fois je tiens le bon bout, je serre le poing en me préparant à savourer mon arrivée à Chamonix. Je ne me démobilise pas pour autant, je dois descendre 1200m plus bas, je devrais en avoir pour une petite heure. La descente en longs lacets ne semble pas trop pentue, en revanche elle est assez piégeuse avec de grosses pierres et de nombreuses racines, voilà l’unique chose qui pourrait encore me mettre hors course : une bonne gamelle. Je vais devoir rester ultra vigilant pendant la descente, ce n’est pas le moment de faire une faute de pied. J’ouvre grand les yeux malgré le sommeil qui me rattrape et veille à avoir la foulée la plus aérienne possible dans mon état. Au-dessus de ma tête de gros nuages noirs commencent à se masser autour des montagnes, il va être grand temps d’arriver si je ne veux pas prendre la pluie…

Je n’ai plus rien pour mesurer ma vitesse de descente mais j’ai Chamonix en ligne de mire au travers des sapins, j’arrive à estimer à peu près mon altitude, c’est déjà ça ! Je commence à entendre les voitures circuler dans la vallée, c’est bon signe. J’ai vraiment retrouvé du jus depuis tout à l’heure, les jambes tournent bien, seule la petite douleur dans mon genou droit revient me tenir compagnie dans cette descente. Je suis de plus en plus content de passer ici à une heure raisonnable, j’ai une petite pensée pour tous ceux qui passeront de nuit, la descente ne va pas être évidente…

Je n’ai plus la moindre notion du temps, je suis bien incapable de dire si je descends depuis 5 minutes ou deux heures. Je croise un mec en tenue de trail en train de grimper, sans doute va-t-il passer la nuit au refuge. Il ne manque pas de m’encourager au passage mais n’a pas l’air français et ne comprend pas quand je lui demande combien il reste à descendre… Je prends mon mal en patience en essayant d’estimer mon altitude : il doit me rester entre 350m et 400m je pense. Encore un petit effort !

Un peu plus bas je reprends un mexicain en perdition dans la descente, il essaie d’accrocher ma foulée mais j’accélère légèrement pour l’en empêcher, j’aimerais terminer seul pour savourer tranquillement ma traversée de Chamonix. Un peu plus loin de croise un groupe de randonneuses qui plaisantent avec moi, il semblerait que j’ai l’air tout frais ! J’ai retrouvé le sourire et de bonnes sensations, je suis prêt à le croire.

Alors que je commence à désespérer d’en voir un jour la fin je croise un père et son fils en train de monter, ils me disent que je suis pratiquement en bas. Je serre le poing en leur répondant que ça commence à sentir bon… Mon ventre gargouille, j’ai une faim abominable, je rêve d’une pizza tartiflette, d’une douzaine de boules de glace et de la pinte de bière qui fera couler le tout… Les immeubles me paraissent tout proches, je pourrais les toucher en tendant le bras !

Ca y est, des spectateurs m’accueillent pour ma dernière descente dans ces bois, je jubile. Je sors de la forêt et retrouve la route, un bénévole m’annonce à un gros kilomètre de l’arrivée, celui-ci va passer comme une lettre à la poste, je sais que je n’ai plus qu’à savourer l’instant. Je demande à tout hasard s’il y a un coureur juste devant moi histoire de finir en beauté, il me répond qu’il n’y a personne. Tant mieux, je vais pouvoir terminer en roue libre, taper dans les mains, jouer avec le public histoire de bien graver ces instants dans ma mémoire.

J’entre dans les rues de Chamonix en héros, les gens me regardent passer en m’acclamant, les émotions me submergent, c’est encore meilleur que ce que j’espérais ! J’ai la gorge nouée, une larme commence à couler le long de ma joue. J’essaie de remercier tous ces gens qui m’apportent tant de bonheur mais ma voix est rauque, je fais des signes de la main pour compenser. Les gens en terrasse m’applaudissent tellement chaleureusement que j’ai l’impression d’avoir accompli un exploit alors que j’ai marché sur l’immense majorité du parcours. Je dois-être un bon randonneur !

J’entends des applaudissements derrière moi, je renverse certes les foules mais ce bruit est bizarre, je me retourne et aperçois le coureur que j’ai décroché au sommet qui semble avoir lâché les chevaux en m’apercevant ! Mince, terminée la rigolade, il va falloir que je me remette à courir !

Je relance les jambes dans une violente accélération, curieusement les muscles répondent au quart de tour, j’aborde la dernière ligne droite au milieu de la rue piétonne toujours sous un tonnerre d’applaudissements. Le trailer revient à ma hauteur, je trouve ça bête de courir comme des idiots à 400m de l’arrivée, je lui propose de terminer ensemble mais il me répond quelque chose que je ne comprends pas bien. Tant pis, je remets une mine et passe devant ! Soudain j’aperçois Vincent droit devant moi, douché et en tenue de ville, non ! Il a abandonné… Je suis hyper déçu pour lui… Je passe à côté de lui en tapant dans sa main, il me félicite en passant. Je termine mon arrivée au sprint sous l’arche et conclue ma course du petit saut de cabris face aux photographes que je m’étais promis d’exécuter en montant au Brévent. Cette fois ca y est, je suis finisher, on m’annonce 88ème en 15h44 ! J’entends aussi que je suis arrivé en même temps que Jornet, je suis trop fort ! (il vient de boucler le kilomètre vertical, il ne faut pas non plus rêver)

Je vais féliciter mon ami sprinteur, il a l’air aussi ravi que moi d’en avoir terminé. En regardant son dossard je m’aperçois qu’il est italien, voilà donc pourquoi j’avais du mal à le comprendre en courant ! En discutant un peu je m’aperçois qu’il parle très bien français malgré un léger accent. Vincent me rejoins et me félicite encore, il m’explique qu’il s’est fait mal dans la descente de la Terrasse, il a très mal aux tendons d’achile. J’espère qu’il n’y a pas de casse…

Je sens que je suis un peu à l’ouest, je vais piquer une petite bouteille d’eau au speaker puis me dirige vers l’arrivée pour chercher ma médaille et mon polo finisher (quelle super idée !). On me propose une bière, je ne me fais pas prier, Rudy non plus. Il parvient à la descendre d’une traite et en redemande une autre, pour ma part je la descends avec parcimonie, et encore je sens bien qu’elle ne passe pas…

Vincent me propose d’aller chercher mon sac à la voiture et de me retrouver aux douches, l’idée me convient bien ! Je discute un peu avec Rudy qui me montre son GPS: 89km et 7000D+ au compteur, heureusement que le mien a laché, je serais devenu dingue autrement! J'attends Vincent à la salle en lisant enfin les petits textos reçus pendant la journée, j’en ai un sacré paquet ! Je n’ai pas le temps de tous les lire et de réponde à tout le monde que déjà Vincent arrive. Une bonne douche, un bon repas chaud et nous repartons pour Lyon après cette aventure fantastique !

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