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Echappée Belle

Publié 2 Septembre 2015 par Tom in ultra, trail

Echappée Belle

Voilà maintenant quelques années que je trottine plusieurs fois par semaine, que j’accumule les kilomètres et le dénivelé, il était temps que je me frotte à un nouveau défi, un ultra, un vrai. Quitte à me faire mal j’ai essayé de trouver ce qu’il se faisait de pire : l’échappée belle et ses 145km et 10 900m de D+ particulièrement techniques aux dires de tous. Bref, ça promet !

Jeudi 27 août, me voici à Aiguebelle en compagnie de Laurence et ses parents, dossard en poche, logés comme des princes via airbnb à deux pas de la ligne d’arrivée. En guise de dernier repas du condamné j’opte pour la pasta party pendant que le reste de la troupe va manger une pizza et un pichet de rosé. Après 15 jours passés à m’empiffrer pour essayer de faire du gras, ce régime presque light me paraît inhabituel… Nous filons nous coucher aux alentours de 21h, il me reste quelques détails à régler pour que mon sac soit fin prêt. Je commence à stresser en pensant à ce qui m’attend : deux jours et une nuit à courir en continu, un sacré défi…

Tout semble paré au départ, je vais me coucher à 22h, pile dans les temps. Manque de bol il fait une chaleur étouffante dans la chambre, je sue à grosses gouttes dans le lit tandis que « laisse béton » de Renaud que Laurence a eu la bonne idée d’écouter à midi me trotte dans la tête. Impossible de trouver le sommeil, je me dessèche dans les draps en me repassant en boucle le profil dans la tête. Mince ! J’ai oublié le ticket du bus ! Je me lève une dernière fois pour régler cet ultime détail et retourne me coucher. A défaut d’arriver à dormir je vais au moins tenter de me reposer et de me détendre…

2h25, le réveil sonne enfin. J’ai réussi à somnoler un peu mais la nuit fut mauvaise… Je tente de me réhydrater un peu pour limiter la casse, enfile mes vêtements, ajuste une dernière fois mon sac et boucle mon sac d’allègement. Laurence m’encourage une dernière fois, si tout va bien je la verrais ce soir. Cette fois c’est parti, je pars prendre le bus au beau milieu de la nuit.

J’arrive sur le parking à 2h55 avant d’apprendre que les bus ne partiront pas avant 3h30. Chouette, j’ai perdu 30 minutes de sommeil… Je sors le gâteau de semoule préparé la veille et en avale quelques morceaux, non que la faim soit poignante mais plutôt en prévision de ce que je vais bientôt brûler. J’ai intérêt à avoir du carburant ! D’après mes estimations je vais consommer entre 20 000 et 25 000 calories, je ne parviendrais pas à en ingérer plus de 10 000, je vais donc brûler entre 1 et 2 kg de graisses… Autant stocker pendant qu’il est temps ! Une fois mon petit dej’ avalé je m’allonge sur le bitume le temps d’un petit somme de 15 minutes. Le bus arrive finalement, tout le monde se rue pour être le premier à l’intérieur. Je me trouve une petite place au chaud et poursuit ma nuit jusqu’à Vizille.

Nous arrivons à 5h00, je prends le temps d’avaler une petite bricole au petit déjeuner à notre disposition puis je file régler les derniers détails : passage aux toilettes, vérification du sac, coup d’œil au profil… Tout est ok. Direction la ligne de départ pour le briefing. Pas de grande nouveauté dans le discours, les mots d’ordre du directeur de course: gestion, gestion, gestion ! Pour ma part je vais tacher de m’en tenir aux miens : savourer, gérer, terminer.

Ma stratégie de course semble bien posée sur le papier : avancer calmement jusqu’à avoir passé le col Moretan et retrouvé mon pacer à Super Collet, préserver mes forces en m’alimentant régulièrement (une barre énergétique toutes les 30 à 40min) et veiller à rester hydraté (500mL / h minimum). La grande inconnue réside dans la gestion du sommeil, je ferais un point quand j’arriverais au Pleynet.

Echappée Belle

Un dernier décompte et c’est parti. Je regrette déjà de ne pas m’être placé aux avants postes, le départ est lent, trop lent à mon goût. J’ai bien envie de courir un peu pour me chauffer les jambes, je passe dans l’herbe sur le côté pour doubler à mon rythme en veillant à ne pas mettre d’accélérations violentes. Nous sortons du parc du château à la lueur des frontales avant de partir sur la route. Après quelques centaines de mètres nous arrivons sur les premières pentes. Je coupe le moteur et commence à marcher afin de m’économiser. Certains n’ont pas l’air du même avis et courent coute que coute. Je ne m’affole pas, j’ai toute la journée devant moi pour les rattraper. Et la nuit. Et la journée d’après. Outch…

Cette première pente en sous-bois n’a rien de méchant, le chemin est assez roulant mais se rétrécit rapidement, difficile donc de dépasser, surtout que tout le monde a des bâtons ! Je fais un petit bout de chemin avec un briscard qui a déjà bouclé plusieurs UTMB et autres GRP. Nous avançons un peu plus vite que ce que j’envisageais mais l’allure me va bien : de la marche rapide entrecoupée de quelques foulées lorsque le terrain s’aplatit un peu. Le soleil commence à se lever et nous révèle le paysage : la Chartreuse et le Vercors nous font face derrière les arbres, c’est assez joli. J’ai hâte d’arriver dans les hauteurs ! L’altimètre grimpe à un bon rythme, je commence à me sentir dans mon élément, les choses se passent bien. Seul point noir : j’ai dû me déshydrater dans la nuit avec la chaleur, les crampes me cherchent dans ma jambe droite après seulement 30 minutes ! J’ai intérêt à appliquer mon plan d’hydratation à la lettre : au minimum 1/2L de boisson par heure. Je commence à siroter mon bidon quand le rythme m’y autorise.

La pente commence à se calmer après 800m d’ascension, un petit replat se présente : c’est le moment de trottiner ! Les jambes répondent bien. Encore une fois je suis surpris par les allures empruntées par les autres coureurs : certains relancent comme des malades tandis que d’autres ne cherchent pas à courir. J’adopte un petit train ultra-économique pour le moment. D’autres coureurs prennent ma roue lorsque nous croisons un troupeau de moutons derrière une clôture. Les patous nous réservent un accueil chaleureux, heureusement que le grillage est là !

Jusqu’à présent j’ai l’impression de voir les mêmes visages en boucle, je m’attendais à être rapidement seul mais finalement un petit groupe d’une bonne trentaine de coureurs s’est formé. Si nous courons rarement ensemble nos rythmes globaux coïncidents et nous dépassons souvent. Les kilomètres passent assez vite, déjà une heure de course et je n’ai pas fini mon bidon, vite, cul-sec ! Le jour est maintenant bien levé, les frontales ne servent plus à rien mais j’ai la flemme de m’arrêter pour ça. J’attendrais le ravitaillement du 16ème kilomètre.

Cette montée n’a rien d’exceptionnel jusqu’à présent tant pour la difficulté que pour la vue, nous approchons du lac Luitel (les panneaux sont précis, 0.98km), j’espère voir enfin un truc chouette après une petite descente bien roulante. Manque de bol le lac ne casse pas trois pattes à un canard… Nous apercevons le plan d’eau au travers des arbres tandis que nous remontons pour couper une petite route où les spectateurs se sont amassés pour nous encourager. Plus que 135km !

Bientôt 2h de course et j’ai passé mes premiers 1 000m de D+, moins de 10 000 à avaler ! La montée continue tranquillement, rien de très violent. J’alterne la marche et la course en suivant les panneaux vers le plateau d’Arcelle où je devrais trouver mon premier ravito. Laurence et ses parents doivent être en train de se lever, moi je cours depuis bientôt 2h30… 1640m à l’altimètre, nous y voilà ! Un petit sentier plat nous conduit au ravito auquel on accède par des escaliers. De quoi se faire un peu plus mal aux jambes.

A ma grande surprise le ravitaillement est blindé de coureurs ! J’ai du mal à accéder à une bouteille d’eau… Je me réhydrate un peu, avale un morceau de fromage ainsi que des nouilles chinoises pour me remplir le ventre. Je remplis mes bidons et ajoute une dosette de malto dans l’un d’eux. J’avais très envie d’envoyer un sms à Laurence pour lui donner une idée de ma progression mais j’ai peur de repartir au milieu d’un troupeau, tant pis, je file !

Cinq minutes auront suffis à me ravitailler, poser ma frontale et mettre lunettes. Pas mal, je vais essayer de réitérer ce fonctionnement aux prochains ravitaillements. Je repars en compagnie de visages connus et en profite pour demander à un coureur que j’ai vu courir en continu jusqu’à présent s’il compte terminer l’échappée sans marcher. D’après ce qu’il me raconte c’est sa stratégie : courir 2h30 à 3h00 sans s’essouffler pour prendre de la marge sur les barrières horaires avant de se mettre à marcher. Se fatiguer pour mieux gérer, j’ai un peu de mal à adhérer mais je ne vais pas juger, il a plusieurs ultras sur son CV, il doit savoir ce qu’il fait. Après quelques minutes il s’arrête et déplie les bâtons, il est temps de marcher pour lui, je lui souhaite bonne route avant de filer.

Les chemins commencent à se muscler, la pente se fait plus raide et le terrain devient plus technique mais aussi plus joli. Nous montons sous le rocher de l’homme en direction du lac Achard, petite pensée pour Paillette, grande fan du coin. Les chemins deviennent bien caillouteux, il faut surveiller ses pieds pour avancer. Le rythme commence à baisser autour de moi, les premiers signes de fatigue semblent se faire sentir… Derrière moi un mec me demande de lui sortir une banane du sac à dos. Je m’exécute à grand peine tandis que nous avançons. Il me raconte qu’il a croisé un mec avec les mêmes bâtons que moi sur l’UTTJ 2013, c’était moi ! Nous discutons un long moment de cette course vraiment sympa avant qu’il ne file devant comme une fusée.

Echappée Belle

L’épisode de la banane me rappelle que j’ai intérêt à commencer à m’alimenter, je n’ai rien mangé sur la première partie de course car mon ventre était lourd, maintenant il va falloir s’y mettre ! Je dégaine le bidon de malto et avale quelques gorgées, pouah ! Répugnant ! Autant pour le gout neutre… Ah non, c’est ma faute, j’ai mis de l’eau gazeuse… Je vais rester à l’eau claire pour le moment et je complèterais avec une barre de céréales. Il commence à y avoir un peu moins de monde autour de moi et j’ai toujours « Laisse béton » en boucle dans la caboche, cette journée va être longue…

Nous arrivons au sommet de la bosse, à côté de la croix de Chamrousse. Quelques personnes ont fait le déplacement pour nous encourager et nous donner une impression de col du tour de France. La vue est plaisante malgré Grenoble qui reste visible en contrebas. Je bascule dans la descente et constate que le terrain commence à se compliquer, je n’hésite pas à marcher pour rester sur mes pieds et m’économiser un peu. Je perds quelques places dans la descente mais je n’y prête pas attention, toutes mes pensées sont focalisées sur ma gestion de course : arriver en bon état au Pleynet.

Echappée Belle

La descente est assez technique, tant et si bien que j’ai du mal à regarder les lacs Robert lorsque je passe devant, dommage… La montée reprend de plus belle, ça grimpe dur et le petit groupe se forme à nouveau avant d’exploser à petit feu. Je me sens à l’aise lorsqu’il s’agit de prendre de l’altitude, les jambes ont un bon rythme et je ne ressens pas trop l’effort pour le moment, en revanche je sens que le soleil cogne plus que prévu… J’ai intérêt à ne pas oublier de boire !

Echappée Belle

Le terrain continue à se compliquer, même la montée deviens rude, les chemins sont de moins en moins bien tracés et le fléchage n’est pas évident à suivre, ça promet pour la suite ! Je passe le haut de cette nouvelle bosse avant de redescendre sur le lac David. Une nouvelle fois la technicité du terrain m’empêche de profiter du paysage, j’ai les yeux rivés sur mes pieds… Je profite d’un ruisseau pour me rafraichir et continue ma route avec deux autres coureurs qui ont autant de mal que moi à suivre le balisage. Au détour d’un virage nous apercevons le refuge de la Pra, second ravito et premier point de contrôle pour le suivi. Grosse pensée pour tous les copains et la famille qui doivent suivre ça avec attention… Encore un petit effort et une montée d’escaliers et nous arrivons au ravitaillement, nettement moins bondé cette fois.

Echappée Belle

J’attaque les hostilités avec un grand verre de coca puis j’avale un morceau de fromage suivi de deux tournées de nouilles chinoises. Encore un peu d’eau pour m’hydrater, la chaleur est omniprésente aujourd’hui et me voilà prêt à monter à la croix de Belledonne. Je jette un œil à mon plan de route, la prochaine partie va être musclée mais j’ai déjà un peu d’avance sur mes prévisions. Même si je grimpe assez bien aujourd’hui je sens toutefois que j’ai déjà fourni un bel effort avec 2500D+ dans les jambes.

Je repars avec les deux mecs de toute à l’heure, nous discutons un peu et nos objectifs concordent : ne pas se griller, on arrivera quand on arrivera. L’un d’eux n’est pas au top de sa forme et décroche rapidement. Mon compagnon du moment, Yann, me dit qu’il a déjà vu quelqu’un avec les mêmes bâtons que moi à l’UTTJ, décidément… Nous discutons de cette course pendant que nous grimpons et évoquons quelques souvenirs. Pour l’instant la montée se passe assez bien même si celle-ci est bien technique. Nous rattrapons une fille, Maud, engagée en relais. Elle nous propose de doubler mais Yann refuse en me faisant un clin d’œil goguenard. Apparemment il semble être venu pour profiter du paysage… Le rythme est néanmoins très bon, je reste derrière eux pour me préserver. Nous discutons un peu, Maud nous dit qu’elle trouve ça nettement plus dur que la diagonale de fous, j’hésite entre en rire et en pleurer… Yann commence à coincer, je reste avec Maud pendant que nous reprenons d’autres coureurs en train de faiblir.

Je me sens vraiment bien dans cette ascension, le ravito a l’air de m’avoir bien requinqué. Nous arrivons dans de gros blocs de pierre, Maud à plus de mal sur ce terrain, j’en profite pour prendre la poudre d’escampette. Je croque quelques coureurs tandis que le sommet semble se rapprocher. Un petit passage de névé et me voilà sur la lune : un champ de pierre, pas de chemin, il faut naviguer à vue en essayant de suivre le balisage. C’est dur, je n’avance pas mais j’ai le sommet en visuel, j’y serais bientôt si mon rythme ne change pas.

Echappée Belle

Me voilà à la croix, un petit groupe attend au sommet. Deux bénévoles pointent notre passage pendant que quelques coureurs se reposent en profitant de la vue. Me voilà au point culminant du parcours, autant en profiter de la vue à 360° pendant que j’y suis ! Je soulage ma vessie qui commence à être un peu pressante, mange un morceau en savourant l’instant et je me lance dans la descente. C’est raide, casse gueule et mal marqué, une nouvelle fois je prends mon temps pour arriver en bas en un seul morceau. Je repasse par le névé de l’aller, croise quelques coureurs en les encourageant et bifurque en direction du col de Freydane. Mince, ça remonte ! La côte n’est pas trop longue et pas trop violente, j’y parviens sans trop forcer mais néanmoins un peu marqué. La descente qui suit est terrible, extrêmement raide avec des virages à 180° et pas grand-chose pour m’arrêter en cas de glissade inopinée… Je mets le frein à main pour celle-ci, j’aimerais éviter de faire une balade en hélico aujourd’hui ! Tandis que j’ai sorti les rames pour parvenir en bas de cette galère un coureur déboule de nulle part et me crie d’y aller à fond. « Droit dans le pentu ! Faut pas se poser de questions ! » Lui ne semble pas s’en poser en tout cas, il est limite dans chaque virage… Je me demande s’il compte terminer la course. Personnellement j’aimerais être encore en vie à la fin de la journée ! La petite ritournelle dans ma tête commence à prendre du sens… « Laisse béton… »

Tout le petit monde dépassé en montant à la croix de Belledonne semble être en train de me reprendre, je les laisse passer sans broncher, Yann m’encourage en passant. Le ravito ne doit pas être bien loin. Je passe devant le lac Blanc, magnifique ! Malheureusement les sentiers quasi inexistants m’obligent à rester concentré sur les quelques mètres devant moi. Je me promets de revenir en randonnée avec Laurence pour profiter du coin. Je traverse un torrent et en profite pour boire un coup et mouiller ma casquette. Un replat me permet de recoller un peu sur les coureurs m’ayant dépassé et termine en compagnie de Yann sur un balcon en direction du refuge Jean-Collet. Troisième ravito nous voilà !

La configuration n’est pas particulièrement pratique, deux petites tables de camping sont alignées avec de quoi s’alimenter, une dizaine de coureurs sont attablés ne laissant pas beaucoup de place pour passer. Je me réfugie au fond prêt des boissons et m’assied quelques minutes pour manger une tournée de nouilles chinoises. Je repars assez rapidement, le ventre un peu alourdi par ce que je viens d’avaler mais en bonne forme. Les coureurs attablés ont l’air fracassés, pas certain qu’ils repartent tout de suite…

Echappée Belle

J’arrive face à une bonne montée, le col de la mine de fer. Je trottine un peu sur le chemin plat et reprend ma marche dès que celui-ci recommence à s’élever. J’ai quelques coureurs au-dessus de moi qui ont l’air d’avoir du mal, je devrais sans doute les reprendre avant le sommet. La pente est régulière avec quelques montées de genoux, je m’en sors assez bien même si je sens mon rythme diminuer peu à peu au fil de l’ascension. Les coureurs entrevus plus bas ne tardent pas à se faire reprendre et je parviens au sommet en meilleur état que prévu. Un coureur est étendu dans l’herbe en train de se reposer, il me fait signe que tout va bien, je repars dans la descente. Celle-ci est loin d’être évidente, une fois de plus je n’avance pas mais peu de coureurs me doublent… Un coureur en jaune dépassé au sommet emboite mon pas, nous cherchons notre route ensemble au milieu de cet amas de rochers. Nous discutons un peu pendant que nous découvrons face à nous le prochain objectif : la brèche de roche fendue. En clair nous allons devoir traverser un énorme pierrier pour passer dans la brèche qui nous surplombe. « Laisse béton… »

Echappée Belle

J’ai débranché le cerveau car je commence à en avoir plein le dos de ne pas avancer à cause de l’absence de chemins. Un bénévole nous indique de ne pas passer sous le névé mais de passer par je ne sais où, au point où j’en suis l’information glisse sur le courant d’air qui me traverse la tête, je vais suivre le balisage, ça sera déjà pas mal. Patrick, le coureur en jaune est toujours avec moi. Nous papotons tandis que nous grimpons dans les blocs. C’est dur, certains rochers bougent sous nos pieds, impossible de ne pas être concentré… Après une bonne ascension nous parvenons au sommet avant de basculer vers une énième descente abominable entre les blocs de pierre et les pistes de luge où il faut freiner des quatre fers… Mon genou commence à me faire mal, on dirait que ma vieille tendinite rotulienne veuille se rappeler à moi… Pas d’affolement, on va voir comment cela évolue. Le Pleynet n’est plus très loin, là-bas j’aurais du temps pour réfléchir à la situation. Je commence à râler dans ma barbe tellement j’en ai marre d’avancer à 2km/h… Ce tronçon ne fait que 7km et pourtant j’ai l’impression qu’il n’en finira jamais. J’ai hâte de retrouver des chemins praticables…

La descente se termine, nous revoilà sur du plat. Il y a bien une légère marque dans l’herbe qui suggère l’existence d’un chemin mais une fois encore cela relève plus du jeu de piste où il faut chercher les fanions que de la course à pied… Le terrain a beau être vaguement roulant, impossible d’enchainer plus de trois foulées ! Le prochain ravitaillement me tarde… Et voilà qu’il faut remonter alors qu’il me semblait n’y avoir plus que de la descente sur le profil ! J’avance, Patrick toujours sur les talons sur cette montée en paliers. Le rythme est bon, nous reprenons un coureur qui nous a doublés dans la descente. Nous n’avons pas vu un arbre depuis le lac Achard et le soleil plombe, je commence à souffrir de la chaleur et probablement de déshydratation également. Le prochain ravitaillement sera crucial… Voilà le sommet de la bosse, deux enfants nous font de grands signes près du lac. Pas question d’accélérer pour autant, nous redescendons doucement et passons en trottinant à côté d’eux en leur faisant un petit signe. Enfin le ravito !

Echappée Belle

Pas grand monde à celui-ci, il y a plus de bénévoles que de coureurs, ça change ! Il s’agit d’un ravitaillement express mais celui-ci fera largement l’affaire. Après un grand bidon de coca, un peu d’eau et des nouilles chinoises, le tout assis dans un fauteuil il me faut une bonne dose de repartir sur les chemins ! Heureusement, je sais que Laurence et ses parents m’attendent à 15km d’ici.

Me revoilà seul sur le sentier, pas trop mal marqué pour le moment. C’est relativement plat, j’arrive à trottiner sans trop de problème. Je ne tarde pas à remonter sur un coureur reparti devant moi au ravito tandis que Patrick, parti peu de temps après revient doucement sur moi. Nous arrivons au pied de la montée du col de la Vache. Vu d’en bas ça a l’air d’être du costaud. Une nouvelle montée à travers un pierrier, technique à souhait et toujours en plein soleil.

Echappée Belle

Encore une fois mes jambes répondent bien en montée, j’essaie de partir doucement pour moins accuser le coup au sommet. Je suis un peu plus rapide que mes deux compagnons de galère bien que je ne grimpe plus comme une fusée. Le dénivelé s’avale petit à petit semble-t-il, je surveille mon altimètre régulièrement en visant les 2600m d’altitude. Tiens ? 3700m ! Soit j’ai grimpé trop vite, soit ma montre est en train de péter une durite… Au moins j’ai le col en visuel, je peux me rattacher à ça. Le rythme faiblit peu à peu, sans doute un signe de déshydratation… Je garde le cap jusqu’au sommet avant de lâcher un « oh la vache ! » de soulagement en arrivant en haut. Tiens ? Je crois que j’ai trouvé l’origine du nom de ce col… Mes deux collègues ne tardent pas à arriver, j’ai mis ce temps à profit pour m’asseoir sur le seul caillou à l’ombre le temps d’avaler un gel et de boire un coup.

Après cette brève pause, je repars sur les talons de Patrick pour une nouvelle descente infernale. La première partie, très raide, est assez imbuvable sans compter qu’il faut continuer à chercher les fanions pour ne pas se perdre. Nous continuons en descendant le long d’un torrent. Les pierres m’embêtent pas mal avec mon genou qui couine, je lève un peu le pied tandis que Patrick s’échappe devant. Je continue à mon allure jusqu’à un torrent où je m’arrête boire un coup et refaire le plein de mes bidons.

Echappée Belle

J’arrive dans un secteur magnifique, truffé de lacs et assez plat. Il y a encore pas mal de cailloux, difficile de courir plus de 20m d’affilée mais c’est déjà ça de prit. Je remonte doucement sur Patrick pendant qu’un relayeur passe devant moi à bloc. J'essaie de me motiver comme je peux, je pense à Laurence et ses parents qui m'attendent, Vincent qui doit me retrouver demain matin à Super Collet, tous les copains qui me suivent sur le live mais le genou me tire pas mal à présent, tous les scénarios défilent dans ma tête : poursuivre jusqu’au bout et me bousiller le tendon, essayer de repartir pour la nuit et me frotter au Moretan en priant pour ne pas rester coincé, passer la nuit au Pleynet pour repartir avant la barrière horaire ou tout simplement abandonner… A force d’avoir « laisse béton » dans la tête, Renaud va finir par avoir raison de moi… Je sens que je vais pourrir Laurence pour m’avoir mis ça dans le crâne, je commence à devenir dingue ! Plus de 11h que je me passe les deux mêmes couplets en boucle dans la tête…

Echappée Belle

Je recolle sur un Patrick surpris qu’il m’ait fallu tant de temps. Entre la déshydratation qui me guète et le genou qui coince, c’est moi qui suis étonné d’avoir pu recoller… Le chemin commence à redescendre doucement, ça commence à sentir la base de vie ! Ma montre m’indique qu’il ne reste plus beaucoup de route, à peine 6km. Mon genou ne supporte plus les descentes, je dérouille sérieusement. Nous passons devant une cabane où des bénévoles pointent nos dossard et nous indiquent le Pleynet à 1h30. Hein ? 6km en 1h30 alors que les chemins sont censés être faciles ? Non mais ils se moquent de moi ? Rien à faire, je vais enquiller les bornes, j’en ai plein les bottes.

Le topo nous indiquait un chemin assez simple et nous revoilà dans un champ de mine, cette fois c’en est trop, je commence à pester… La descente est interminable, mon genou me fait souffrir y compris sur le plat, pas trace de la base de vie, je crois que les dés sont jetés, l’abandon est proche. Pour couronner le tout mon GPS pète une durite et m'ajoute des kilomètres au fil de ses envies... Après un petit replat nous rejoignons un chemin praticable, deux bénévoles nous indiquent la base de vie à 5km, quelle galère… Le chemin supposé descendre se met soudain à remonter, Patrick et moi jurons à l’unisson, trop c’est trop ! La station du Pleynet nous fait face de l’autre côté de la vallée, il va falloir faire tout le tour du cirque pour y parvenir. Le micro du speaker porte dans toute la montagne, nous rappelant que la base de vie est toute proche et pourtant encore si loin…

Echappée Belle

J’ai beaucoup de mal à boire depuis le début d’après-midi, cette fois je suis certain d’être déshydraté, la tête me tourne un peu et j’ai de plus en plus de mal à maintenir un effort. Je trottine néanmoins pour terminer la montée avec dans l’idée de m’asseoir quelques minutes pour récupérer. Finalement l’envie d’en finir est trop forte, je continue en marchant un peu pour soulager mon genou puis en courant quand celui-ci me le permet. Je dis à Patrick de filer, que je ne peux plus courir à cause de mon genou. J’aimerais terminer seul, à mon allure en prenant le temps d’appeler Laurence mais ce dernier préfère arriver au Pleynet en marchant avec moi. Il reste un bon bout de chemin, il préfère économiser ses articulations. Nous évoquons ce que nous allons faire en arrivant à la station : repas, douche, kiné… Que de bonnes nouvelles en perspective ! Pour ma part c’est tout vu : prendre un peu de temps pour moi le temps de réfléchir et rendre mon dossard si je ne trouve pas de moyen satisfaisant d’aller au bout sans me ruiner le genou d’ici là. Patrick trouve les bons mots pour me faire accepter l’inévitable, il me rappelle que nous faisons ça pour nous, pour notre seul plaisir, et non pour se faire mousser sur facebook. Dans le mille Patrick !

Cette fois nous arrivons pour de bon, je lui souhaite une bonne fin de course (il terminera 13ème, chapeau très bas !) avant de me jeter dans les bras de Laurence, venue m’accueillir avec une petite pancarte. Ses parents sont là également, je suis tellement content de les retrouver que je sens les larmes perler à mes yeux. Je lâche le plus vite possible que je veux abandonner, pas question de me laisser le temps de me dire que finalement je peux repartir pour 15km. Je prends tout de même un peu de temps pour me restaurer, passer voir les kinés et prendre une douche en espérant un miracle avant de rendre définitivement le tablier.

La morale de cette pauvre histoire

C'est que pour être tranquille et peinard

Et profiter des promontoires

Vaux mieux pas porter de dossard...

Même si je n'ai pas terminé cette échappée belle j'aurais passé une belle journée en montagne pour venir à bout de ces 62km et 5000D+. J'aurais également découvert que si j'aime porter un dossard en montagne c'est avant tout pour me faire plaisir et profiter de la vue tout en faisant un gros effort physique. Ce type de course, un peu trop extrême à mon goût quant au terrain de jeu ne permet pas cet épanouissement, il faut savoir choisir entre la performance et la contemplation. Au terme de mes 13h15 de course j'ai la sensation d'avoir tout manqué du paysage, j'ai aperçu de dizaines de lacs du coin de l’œil, entrevu des sommets mais l'image que je garderais de Belledonne est celle de mes pieds. Frustrant...

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