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Swiss Peaks 80k

Publié 12 Septembre 2017 par Thomas Diconne in trail, ultra, montagne

Swiss Peaks 80k

Si l’abandon n’a pas été difficile sur le Verbier Saint-Bernard, la digestion a elle été plus compliquée. J’avais beau savoir que je n’étais pas en état de continuer sans me mettre en danger j’avais besoin de me prouver quelque-chose : je n’avais plus rien terminé de costaud depuis le 80km du mont-blanc en 2014. Deux abandons de suite sur des objectifs majeurs, ça fait mal au moral, j’avais besoin de briser la spirale. Après une petite recherche j’ai fini par trouver de quoi me venger : le 80km des swiss-peaks, une nouvelle course dans le Chablais suisse. Il faut dire que le programme était séduisant : départ des rives du Léman puis traversée du massif jusqu’à Morgins avant de revenir au bord du lac en contournant le Grammont. Voilà un moment que j’arpente le Chablais français sans connaitre l’autre versant, c’est l’occasion rêvée !

Après le VSB j’étais persuadé d’avoir toutes les armes pour que la course se passe dans les bonnes conditions : mes muscles avaient résistés à 50km et 4000d+ sans broncher, sans ces fichus problèmes gastriques j’aurais presque été en forme ! Il me restait juste un point crucial à travailler : retrouver mon pied montagnard un peu perdu durant ces deux années sans grandes virées alpines. Les quelques jours passés dans le chablais début août m’ont rassurés sur mes capacités, enfin la semaine passée autour du Mont-Blanc avec Laurence m’a réappris les bases, à savoir marcher et apprécier. Bref, me voilà armé pour affronter les swiss-peaks !

J-1, les sacs sont bouclés, j’ai préparé tout ce dont nous avons besoin pour ce week-end, il n’y a plus qu’à partir. La route est un enfer : l’autoroute suisse est fermée du côté de Vallorbe, nous faisons le tour par Neuchâtel, c’est long, très long. Nous finissons par rejoindre l’autoroute et nous voilà pris dans les bouchons, le GPS annonce un ralentissement de 58 minutes, c’est très long, très très long… Nous tentons l’itinéraire bis qu’il nous propose et nous voilà coincés dans Lausanne, les feux se succèdent, nous n’avançons pas, je commence à raller, à avoir envie de tuer la terre entière. Nous finissons par nous extirper de cet enfer pour rejoindre l’autoroute au niveau de Montreux quand je percute soudain que j’ai oublié un truc : les clés de l’appartement de Bernex. Non, Non, Non, NOOON ! Quel crétin ! Nous voilà presque arrivés après 4h de route et nous nous retrouvons sans logis par ma faute, j’ai envie de pleurer, d’abandonner avant même d’avoir retiré le dossard… J’ai tout de même une illumination : Nath et Josselin viennent d’emménager à Thonon, j’espère qu’ils sont dans le coin ce week-end ! J’essaie de les appeler mais sans succès. Tant pis, il faudra peut-être passer la nuit dans la voiture…

Nous retirons le dossard et mon moral remonte un peu, je commence à prendre l’histoire à la rigolade. C’est surtout pour Laurence que je me sens mal, j’espérais qu’elle passerait un bon week-end et voilà que je vais lui demander de passer la nuit à se geler dans la voiture… Finalement le miracle a lieu alors que nous commencions à chercher un restau au bord du lac : Josselin répond, ils sont là et ils ont un lit. Alléluia ! Nous passons une super soirée tous les quatre, me voilà détendu et le ventre plein, ça ne s’annonce pas si mal au bout du compte !

La nuit se passe étonnamment bien pour une veille de course, je ne suis pas inquiet et je ne me pose pas de questions. J’ai tout de même deux petites montées d’angoisses purement irrationnelles au cours de la nuit que je calme très vite. J’ai les yeux qui piquent lorsque le réveil sonne à 4h mais je n’ai pas de temps à perdre, je voudrais que nous arrivions à décoller d’ici 40 minutes. Je rajoute les quelques affaires que j’ai oublié de mettre dans mon sac la veille (ma réserve alimentaire par exemple, ça peut servir !) et je vais prendre mon petit déjeuner. Je n’ai pas un gros appétit mais on est bien loin du ventre verrouillé du VSB. Un petit brossage de dents et me voilà fin prêt, c’est parti !

Le graal!

Le graal!

Nous voilà arrivés au swiss vapeur park, la ligne de départ / arrivée au bord de l’eau a vraiment de la gueule, j’ai vraiment envie de la franchir ce soir et me jeter à l’eau sans prendre le temps de m’arrêter… Nous voyons quelques coureurs s’échauffer, même s’ils veulent jouer la gagne je n’en comprends pas l’intérêt. Un peu plus loin je suis encore plus sidéré en voyant un trailer se griller une clope à 25 minutes du départ : ou suis-je tombé ? Laurence et moi passons un petit moment sur la ligne de départ à discuter et faire quelques photos pendant que je suis encore frais et présentable puis le speaker commence à faire le briefing que je n’écoute que d’une oreille, je suis déjà dans ma course. Je capte quand même quelques informations qui pourront être utiles : pluie à partir de 10h environ, quelques passages avec de chaines avant Torgon et des passages délicats pour rejoindre Morgins. Ca me conforte dans mon idée qu’après la mi-course tout devrait bien se passer, il faudra surtout lutter contre la fatigue.

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Côté profil la course a l’air taillée pour moi : une longue montée d’emblée pour fatiguer les organismes puis beaucoup de ligne de crête jusqu’à Morgins où il faudra beaucoup relancer. La seconde moitié a l’air plus simple à gérer avec  trois ascensions de 500 à 700m environ, il faudra garder un peu de jus pour avancer dans cette partie mais si les choses se compliquent il n’y aura sans doute rien d’insurmontable. La dernière descente a l’air très longue en revanche, j’espère que les jambes tiendront le choc…

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Au niveau des chiffres c’est assez rassurant également : une fois Morgins passée nous aurons avalé les deux tiers du dénivelé, la fin sera roulante en comparaison.

Le speaker nous fait taper dans nos mains pour mettre un peu d’ambiance puis le décompte débute. Cette fois c’est parti ! Je jette un dernier regard à Laurence et me voilà parti pour le casse-pipe !

Le regard vif et éveillé!
Le regard vif et éveillé!

Le regard vif et éveillé!

Je ne sais pas ce qui m’a pris, j’avais prévu de me caler au chaud au milieu du sas mais je me suis mis sur le côté pour être vers Laurence et je me suis retrouvé devant. Naturellement comme tout ultra qui se respecte le groupe de tête part à un rythme plutôt soutenu, et tout naturellement je suis le troupeau. Nous avalons le premier kilomètre en 4’30, j’espère ne pas le payer plus tard… J’ai un peu peur que la journée soit longue aujourd’hui : nous n’étions que 178 au départ, je crains de passer la grande majorité de la course tout seul. Je tente de sociabiliser un peu, « elle va paraître longue cette ligne droite ce soir ! » (Nous longeons le lac sur pratiquement 2km à l’aller comme au retour). Quelques trailers me jettent un œil mais ma tentative fait un gros flop, ça va être long…

J’ai réglé ma montre sur une précision moyenne, j’aurais donc environ 12h de batterie mais à moins d’un miracle je ne bouclerais pas la course dans les temps. Je prends donc quelques repères en prévision de ce soir : la gare est à très exactement 1km de l’arrivée et nous coupons la route principale à 1,75km.  J’espère que ça m’aidera à ne pas lâcher.

Sur le plat un coureur a fait un petit trou, un petit groupe s’accroche légèrement derrière. Me voilà déjà isolé en chasse-patates entre deux groupes. Nous attaquons la première montée en direction de Novel, le pourcentage n’a rien de violent et nous sommes sur du bitume, évidement personne ne veut être le premier à marcher : nous grimpons en courant pour voir qui a la plus grosse (VMA). Le petit groupe devant moi se disloque très vite et je dépasse quelques coureurs qui soufflent plus que de raison en ce début de course. Pour ma part, même si je sais que le rythme est un peu trop élevé, je me contente de grimper à un rythme raisonnable en m’assurant que mon cœur ne monte pas dans les tours. Mon objectif est d’accrocher un petit groupe qui avance bien plutôt que de me placer afin de viser une place, ma seule ambition aujourd’hui est d’aller au bout. Voilà 19 minutes que nous sommes partis et nous prenons une première averse sur le coin du nez, autant pour les prévisions du speaker… Nous voilà à un peu plus de 4km de course et nous quittons la route pour rejoindre le premier chemin. Ca grimpe un peu plus fort mais personne ne semble se résigner à marcher. Ca y est, en voilà un qui calme le jeu ! Je trottine jusqu’à sa hauteur et me calle sur son pas. D’autres coureurs ne tardent pas à faire comme nous. Nous profitons quand même des replats pour relancer, il ne faut pas exagérer.

Le chemin se rétrécit et nous attaquons le premier single, cette fois ça grimpe fort ! Le coureur qui marche avec moi lance la conversation et nous rompons la monotonie des pointes de bâtons qui heurtent le sol. Il vient de Belgique et a l’air de passer pas mal de temps en France dans la montagne, nous discutons un peu de nos courses passées, j’en oublie même que ça grimpe ! Il est là depuis le début de semaine et a eu le temps de repérer un peu le parcours, apparemment les montées au lac de Lovenex et à Bellevue seront rudes. Je stocke l’information dans un coin de ma tête sans m’en faire toute une montagne pour l’instant. Il finit par me laisser passer au bout d’un moment, dommage, il avait un petit rythme qui me convenait à merveille. N’ayant plus personne devant moi j’accélère un peu pour rejoindre un petit groupe un peu plus loin. Je profite de la fin de la montée pour commencer à grignoter, voilà déjà 50 minutes que nous courons, il est temps d’y songer ! J’attrape une pâte de fruits dans mon short, je voulais un balisto mais mes doigts ne voulaient pas se refermer dessus, tant pis ! Je siphonne mon bidon d’eau claire pour faire couler.

Nous finissons par arriver au sommet de la première difficulté. Et hop, 700d+ avalés ! La descente débute avec un single un peu cassant, j’avais l’impression d’avoir retrouvé de bonnes sensations dans les chemins techniques mais je déchante rapidement, je n’arrive pas à suivre le rythme des coureurs avec lesquels j’ai terminé la montée. Si je ne suis pas bien rassuré dans les parties compliquées je recolle assez aisément lorsque les chemins sont plus praticables. Nous retrouvons un chemin plat lorsqu’une camionnette arrive en face de nous. Nous nous écartons un peu pour la laisser passer et manquons rater le chemin qui tourne à droite ! Nous repartons dans la descente et entamons la remontée vers le ravitaillement de Novel.

Je m’attendais à ce que les coureurs soient très vite semés aux quatre vents mais il y a encore une belle densité. La montée oscille entre chemins et routes, entrainé par les trailers devant moi et le petit pourcentage je trottine un peu pour rallier le premier ravitaillement de la journée. J’en profite pour faire un petit point mental sur ma forme du jour : j’ai eu mal aux mollets dans la première montée mais c’est normal chez moi, la seconde passera mieux. J’ai une petite douleur au niveau du fascia-lata mais rien d’inquiétant. Le plus surprenant est que j’ai eu mal au-dessus du genou droit pendant deux jours et la douleur a totalement disparue aujourd’hui ! Niveau ventre je n’ai pas un appétit féroce mais je le sens bien disposé malgré tout. Les voyants sont au vert pour le moment !

La montée est plus longue que ce que je pensais et courir me paraît de moins en moins judicieux. Je remonte très légèrement sur un coureur situé une cinquantaine de mètres devant moi et décide de marcher un peu pour voir ce que ça donne : je ne perds pas un mètre de terrain. Très bien ! Nous arrivons sur le village et j’aperçois deux vétérans arriver par une route située au-dessus de nous, ils ont dû manquer le chemin où nous avons failli nous planter également. Les enfoirés, ils ont pris un raccourci ! Je suis légèrement énervé, non pas qu’ils soient devant moi mais de me dire que j’en ai bavé et pas eux. C’est totalement stupide mais j’ai besoin de grogner après quelque-chose, sans doute parce-que je suis un peu flippé de ce qui m’attend et que je manque de confiance.

Me voilà au ravito, c’est ma grosse angoisse après les ravitaillements faméliques du VSB mais ici il y a tout ce qu’il faut : fruits, chocolat, abondance, tucs, eau et même des boissons énergétiques bien dosées (c’est rare !). Je n’ai pas encore faim, je me contente d’un verre de coca et d’un quartier d’orange. Je refais le plein de mes bidons : eau claire à gauche, boisson énergétique à droite et c’est reparti.

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J’ai pris un peu plus de temps que nombre de coureurs mais ça me paraissait important de recharger les batteries avant la longue ascension qui nous attend. Je sors la petite feuille de route que je me suis imprimé : 5,1km et 817d+ jusqu’au lac de Lovenex, les choses sérieuses commencent !

Je me sens en pleine forme et termine le tronçon de route en trottinant, j’en profite pour reprendre les quelques coureurs qui m’ont doublés sur le ravito. Nous retrouvons un petit chemin qui nous fait traverser des prés, il nous faut enjamber ou nous glisser sous les fils électriques, tout dépend de leur hauteur. C’est marrant en début de parcours tant que les muscles sont frais mais j’espère qu’ils ne nous réservent pas d’autres surprises dans ce genre sur la seconde moitié, si je choppe une crampe ils vont m’entendre !

J’ai changé de groupe à présent, je me retrouve à suivre Rudy, un suisse d’origine guatémaltèque avec qui je discute un peu, il est très sympa mais je ne tarde pas à le lâcher dans la montée. Je remonte sur un second suisse qui a plus l’accent local que je lâche également. Si les premières encablures après Novel étaient faciles, le pourcentage est maintenant bien violent. J’essaie de trouver un rythme économique en veillant à ne pas faire grimper le cardio. Je garde un œil sur ma montre pour surveiller l’altitude et veille à m’hydrater régulièrement. J’approche du col de la croix et le vent se met à souffler. Bientôt 1700m et la limite de l’isotherme est à 2200m : le vent est polaire et me transperce, j’ai beau grimper je suis glacé, mon short et mon tee-shirt me semblent bien légers tout d’un coup… Je passe le col, jette un œil au lac et attaque la descente vers le ravitaillement. La descente n’est pas d’une grande difficulté mais à nouveau je ne suis pas hyper rapide, j’y vais prudemment et perds un peu de temps. C’est vraiment bizarre, je me sentais parfaitement à l’aise pendant les vacances. C’est le sol humide et un peu glissant qui m’impressionne, avec la pluie qui arrive ça risque de ne pas s’arranger…

J’arrive au ravitaillement liquide. J’en profite pour demander à un bénévole de ranger ma frontale dans mon sac et de me passer mon coupe-vent pendant que je bois un coup et remplis mon bidon. J’ai oublié un point : j’ai besoin d’enlever mon sac pour mettre mon coupe-vent, je m’excuse auprès du bénévole pour le dérangement et passe ma seconde couche. Un peu de chaud ça fait du bien ! Pendant ce temps je vois deux coureurs passer devant moi sans s’arrêter, nous repartons pour 13,5km et 1050d+, j’ai du mal à comprendre leur tactique : je compte mettre environ 2h30 / 3h, il me faut donc 1,5L. Je repars serein, au chaud et avec des réserves sur le dos tout devrait bien aller !

Photo non contractuelle

Photo non contractuelle

Je repère le chemin vers la montagne de l’Au que les bénévoles m’ont montrés avant de repartir, ça n’a pas l’air loin et la montée n’est pas terrifiante, je repars tranquillement en boulotant un balisto. Je rattrape un coureur qui a sauté le ravitaillement un peu avant le sommet et nous basculons dans un paysage que je connais par cœur, nous voilà derrière le massif des cornettes de Bise. J’ai beau venir souvent je ne m’en lasse pas, c’est superbe ! Depuis le début de la course j’avais l’impression de courir à la maison tant le terrain et les odeurs me semblaient familiers mais à présent c’est encore meilleur, je cours vraiment à la maison. Chaque panneau que je crois indique des lieux où j’ai l’habitude d’aller, quel pied ! Je savoure l’instant. J’adore ces chemins sinueux, relativement plats mais ponctués de petites bosses dans cette zone marécageuse. Le coureur tout de bleu vêtu que j’ai rattrapé dans la montée relance plus fort que moi, je le laisse filer, il y a encore de la route, j’aimerais préserver quelques forces. Nous contournons le massif avant de remonter un peu. La montée au col de Chaudin n’est à nouveau ni longue ni difficile mais le vent nous attend encore au sommet, à 2100m c’est encore moins drôle ! Je suis content d’avoir enfilé mon coupe-vent, les autres coureurs que j’aperçois sont toujours en tee-shirt, ils doivent passer un sale moment…

Encore moins contractuelle

Encore moins contractuelle

La descente est pentue et glissante, pour changer je suis à la peine et je perds rapidement quelques places dans les parties techniques. Pour ne rien arranger je repense à la glissade de ma mère et à sa cheville en miettes il y a un mois environ… Je prends mon mal en patience, je ne suis pas venu pour gagner la course mais pour passer un bon moment. Je m’aide de mes bâtons pour rester debout et j’avance à mon petit rythme sans me préoccuper des autres. Le chemin redevient plus à ma convenance au bout d’un petit moment et je recolle sur le petit groupe qui s’est formé. Me voilà avec Rudy et le coureur que j’ai repris dans la montée vers l’Au. La suite de la descente est sans difficulté et nous nous contentons de dérouler, nous faisons le rythme chacun notre tour. Nous atteignons un nouveau fil électrique à franchir et un des très rares bénévoles sur le parcours nous ouvre la barrière.

Encore un tout petit bout de descente et nous tombons sur un ravitaillement qui n’était pas prévu,  nous nous arrêtons boire un coup. Je repars devant pendant que les autres rechargent en eau. J’ai jeté un œil au profil tout à l’heure mais ce n’est plus très frais dans ma tête, il reste deux montées de 250m environ mais j’ai oublié d’en noter la durée. Bref, je me lance dans l’inconnu. 5km avant le prochain ravitaillement solide, ça devrait bien se passer. Un bénévole placé là m’annonce en 8ème position. Hein ? Je pensais être autour de la 15ème place !  Je mets l’information de côté dans ma tête, pas d’affolement, ce n’est pas le moment de se préoccuper du classement, un seul mot d’ordre : gérer.

La montée commence doucement puis nous bifurquons sur ce qui ressemble fort à un chemin ouvert spécialement pour la course. La vache, les salauds ! C’est raide à souhait ! Le sentier est très étroit et il vaut mieux éviter de glisser, il n’y a pas grand-chose à quoi se raccrocher à droite… Au bout d’un moment le chemin est équipé d’une corde, que j’attrape d’une main pendant que l’autre utilise les bâtons comme une canne. A chaque virage j’ai l’impression d’atteindre le sommet, mais non ! Je découvre toujours un nouveau lacet au moins aussi raide que le précédent. Je grimpe doucement, sans forcer sur les quadris et en m’aidant au maximum de mes bras. Je commence à pester un peu, je ne l’avais pas vu venir celle-ci ! L’altimètre grimpe rapidement, bientôt les 250m ! Mon estimation était juste, au bout des 250m je passe au sommet sous les encouragements de quelques bénévoles. Ouf !

Le début de la descente dans la boue glissante ne me plait pas trop et le coureur en bleu de tout à l’heure repasse devant, il me sert de lièvre un petit moment jusqu’à ce que nous retrouvions un chemin. Il reste une cinquantaine de mètres devant moi. J’ai l’impression de reconnaitre le coin, je suis persuadé d’être de l’autre côté du col d’Arvouin où nous nous sommes promenés il y a 15 jours. (Après vérification sur une carte j’ai mis dans le mille). Voilà un moment que nous courons et la pluie s’invite déjà à la fête. Fini la rigolade… Le coureur devant moi s’arrête enfiler son coupe-vent, j’en profite pour faire un petit trou. Notre parcours bifurque et nous quittons le tracé du 45km, nous coupons dans un champ de patates et attaquons une petite montée en sous-bois nettement plus douce que la précédente. Je ne m’excite toujours pas, préférant en garder sous la pédale et je fini par être talonné par le coureur bleu. Ca gamberge un peu dans ma tête, bientôt le ravito du 28ème kilomètre et 2700d+ dans les cuisses. Au ravito j’aurais avalé un tiers du parcours et pratiquement la moitié du dénivelé. Je commence à songer à la seconde partie de course avec optimisme.

Me voilà en haut de la seconde petite montée, plus qu’à descendre vers le ravito ! Le coureur en bleu me dépasse dès les premiers mètres dans la boue. Je reprends un peu mes esprits et me concentre sur le terrain, je prends l’extérieur du chemin pour avoir de l’herbe sous les pieds et glisser un peu moins. J’aperçois bientôt un chalet en contrebas, ça sent bon le ravito ! La descente se termine sans qu’on ait à s’embarrasser d’un sentier, le balisage nous fait couper dans la prairie détrempée. C’est bien glissant mais en faisant un peu attention ça passe plutôt pas mal. Nous y voilà !

Le ravitaillement se fait sur la terrasse d’un petit restaurant d’alpage. Un bénévole plaisante un peu avec moi, il me demande pourquoi je veux de l’eau alors qu’il en tombe à profusion dehors. J’avale un tuc et un quartier d’orange, bois le fond de mes bidons et recharge en liquide avant de me remettre en route. Le coureur avec qui je faisais le yo-yo passe un peu plus de temps que moi à se retaper alors que m’attaque à une nouvelle ascension.

Avec du soleil ça semble accueillant!

Avec du soleil ça semble accueillant!

Je jette un œil à mon profil de poche pour prendre des infos sur ce nouveau segment : direction le Haut-Scex avec environ 400d+ pour se mettre en jambes, il faudra ensuite s’enquiller 5km de crêtes en montagnes russes et 450d+ autour des 2000m, c’est la portion de la course que je redoute le plus, je ne sais pas pourquoi mais je suis persuadé qu’elle va être plus compliquée que ce que le profil laisse croire. Il n’y aura alors plus qu’à redescendre sur Morgins en prenant une petite bosse en passant.

A peine embarqué dans la montée j’aperçois un coureur quelques centaines de mètres devant moi, je vais essayer de le reprendre. Il tombe des seaux d’eau mais mon coupe-vent tient le choc pour le moment. Je n’avais pas recouru avec mes cascadia depuis presque deux mois et je craignais d’avoir des échauffements mais pour l’instant tout se passe bien, en revanche je n’avais pas vu venir les irritations à l’entrejambe qui commencent à me gêner. Encore 55km, j’espère que ça va aller… La montée est longue et pas vraiment palpitante, surtout depuis que le ciel s’est couvert : on monte en direction du nuage, la vue est complètement bouchée, à part mes pieds et mon gps je n’ai pas grand-chose à admirer…

J’arrive au bout de la première portion de la montée, plutôt facile mais les choses se corsent : nous bifurquons sur un single nettement plus pentu. Ça tire un peu derrière les mollets et je commence à sentir le sang palpiter à mes tempes, oulà, j’y vais un peu fort ! Je baisse un peu la cadence pour faire descendre le cœur et tout baigne à nouveau. Je dépasse une randonneuse. La pauvre, elle avait le choix de rester au chaud chez elle et pourtant elle est partie braver le déluge. Après quelques efforts je dépasse les 1900m d’altitude et je débouche sur un chemin de crête bien dégagé. Si je n’étais pas dans le nuage la vue serait sans doute superbe ! Le coureur entrevu en bas de la côte est juste devant moi, je le rejoins en quelques foulées et me calle derrière lui. Le terrain est glissant, ce n’est pas le moment d’attaquer !

Maintenant que le terrain est dégagé le vent est à nouveau présent, les bourrasques sont violentes et glaciales. Mon coupe-vent a beau faire un boulot remarquable je suis vite transi de froid, la neige ne doit pas être loin. Le métal de mes bâtons me gèle les doigts, j’ai les pieds trempés, je commence à me demander si je n’ai pas intérêt à m’arrêter pour enfiler une couche supplémentaire… L’idée d’ôter mon coupe-vent et de laisser l’humidité s’infiltrer sous la couche sèche m’en dissuade rapidement : j’ai plutôt intérêt à dégager rapidement et à rallier Morgins, là-bas j’aurais de quoi me mettre au sec dans de bonnes conditions.

Le coureur que j’ai rattrapé est un peu plus à l’aise sur ces crêtes et me décroche un peu dans les parties descendantes mais je recolle dans les montées. Le brouillard est de plus en plus épais et le froid me pénètre doucement. Le vent est en train de me détruire physiquement et moralement. Je n’ai plus qu’une idée en tête : me tirer d’ici au plus vite. La petite montée vers la tour de Don a le mérite de me réchauffer légèrement, je profite de la fin de la montée pour faire un petit trou.

Me revoici sur une crête battue par le vent. J’en ai marre, marre, marre. Le ravitaillement approche, il faut tenir encore un peu. Pour couronner le tout le vent a couché les drapeaux qui nous indiquent le chemin et certains fanions se sont même envolés ! Ca vire à la course d’orientation… Après quelques longues minutes le chemin redescend enfin, cerise sur le gâteau des arbres sont là pour m’abriter. Très vite je me sens mieux ! Je reprends un peu de poil de la bête et me réhydrate un peu. J’ai de la nourriture pour tenir un siège dans les poches mais rien ne me fait envie, la boisson énergétique fera le boulot jusqu’à Morgins. 7km à tirer avant la base de vie, j’entrevois déjà mon tee-shirt et mon collant secs qui m’attendent ! J’ai volontairement négligé le chrono jusqu’à présent pour ne pas me mettre de pression : je suis en avance sur mes meilleures estimations ! Aucune chance que je ne vois Laurence à Morgins, elle n’aura pas fini son soin aux thermes d’Evian. J’aurais été heureux de la retrouver quelques minutes mais je serais encore plus content de la voir au 59ème.

Le petit chemin abrité m’a retapé mais pas suffisamment, je débouche sur une route exposée et me revoilà frigorifié. Je tourne et me revoilà à enjamber un énième fil électrique. A chaque fois je m’attends à ce qu’une crampe survienne mais jusque-là tout va bien. Le balisage me fait descendre dans l’herbe trempée, j’ai de nouveau les pieds glacés. Je ne connais pas le coin mais d’après ce que je vois nous sommes en train de traverser le domaine skiable de Châtel. D’habitude je râlerais car je déteste ces paysages mais aujourd’hui ils ont quelque-chose de rassurant, je me sens à nouveau en sécurité après ces kilomètres hostiles. Je descends enfin correctement et débouche sur un petit lac très mignon, le lac de Conche.

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Ça va nettement mieux, en revanche je reprends conscience d’autres difficultés : mes irritations à l’entrejambe ne s’arrangent pas et commencent à être intenables. J’essaie de réfléchir à une solution mais rien ne me semble malin : changer de caleçon ? de short ? enfiler un collant ? Je ne sais pas quoi faire, j’ai affreusement mal et j’ai encore de longues heures de course devant moi. L’ombre d’un instant je songe à abandonner avant de me demander comment je vais faire pour expliquer ça. Je crois que j’aime encore mieux terminer avec les parties en feu !

La descente se passe malgré tout plutôt bien jusqu’au lac de la Mouille puis je remonte un peu avant de redescendre sur le pas de Morgins. J’ai un nouveau coureur dans le viseur, je ne sais pas exactement où j’en suis au niveau du classement mais si je ne me plante pas je dois être autour de la 7ème place ! Ça m’étonnerait que j’arrive à la conserver jusqu’à l’arrivée mais je me dis que le top 10 est possible aujourd’hui. J’ai une petite pensée réjouie en pensant à la tête de Laurence quand elle regardera mon classement en sortant des termes. Les irritations m’inquiètent sérieusement en revanche, j’essaie de tirer sur mon short pour diminuer les frottements et un petit miracle se produit. Ça va un peu mieux ! Si ça reste en l’état je devrais tenir le choc.

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Me voilà au pas de Morgins, je fais mes dernières foulées en France avant de repasser chez les helvètes. Je rattrape le coureur entrevu tout à l’heure, l’encourage en passant et trottine en direction de la base de vie. Cette section est assez plate avec quelques faux-plats montants et descendants. Je m’attendais à être cuit à ce stade de la course mais les jambes tournent encore assez bien, j’arrive toujours à relancer. Dans un coin de ma tête j’ai à présent la certitude que plus rien ne m’empêchera d’aller au bout. J’ai un super état d’esprit aujourd’hui, je ne rumine pas, je ne me mets aucune pression et j’apprécie l’effort, ça faisait des années que je n’avais plus eu autant de plaisir en compétition.

Une dernière descente dans l’herbe glissante et j’arrive dans Morgins. Un petit bout de route et me voilà dans le gymnase. Il y a une trentaine de personnes sur place qui m’accueillent avec des applaudissements, je n’étais pas du tout préparé à ça et l’émotion me gagne d’un coup, j’en ai les larmes aux yeux ! C’est vraiment dommage que Laurence ne soit pas là. Je me reprends rapidement : je vais récupérer mon sac suiveur et m’installe à une table. Je plaisante avec les gens qui sont là et enfile le tant désiré tee-shirt sec. Le pied. Vu le froid rencontré sur les crêtes j’ajoute une petite veste sans-manche, je crois qu’il vaut mieux avoir un peu trop chaud qu’un peu froid dans de telles condition. Une fois sec je me dirige vers le ravitaillement et me jette sur le pain, le fromage et le saucisson. Il est 12h30 et je commençais à avoir faim, ça se goupille vraiment bien ! Pendant ce temps-là quelques coureurs arrivent dans le gymnase sous les applaudissements, les écarts sont vraiment ridicules pour le moment ! Je refais le plein en boisson, boucle les sacs et remets mon coupe-vent trempé. L’eau n’a pas traversé mais la membrane glacée me gèle sur place : je me mets à greloter ! J’enfile mon sac, dépose le sac-suiveur, remercie tout le monde et repars pour la seconde moitié. Je n’ai pas trop fait attention à ce qu’il se passait mais je crois être reparti en 6ème position, moins d’une minute après le 5ème. Je l’aperçois quelques centaines de mètres devant, il a l’air d’avancer le bougre. Pas question de m’énerver pour aller le chercher, je suis déjà perplexe de mon classement, je vais essayer de me maintenir dans le top 10.

Je fais mon traditionnel point profil d’après ravito : c’est la portion la plus difficile de la seconde moitié, 17km pour 940d+ avec une bonne ascension de 700m pour commencer. Il restera ensuite 10km de descente avec deux petites bosses de 100m environ. Au niveau global il me reste 41km et 2100d+, moins que la seconde étape de l’XL-Race, rien d’effrayant.

La montée débute sans faire dans la poésie : pas de chemin et une coupe franche dans la prairie sans s’embarrasser de virages. Si j’avais froid deux minutes plus tôt c’est terminé, la température grimpe en flèche ! Me revoilà sur un bout de route pas trop pentu, c’est courable mais je ne m’y risque pas. J’aperçois le 5ème qui n’hésite pas à y aller. A mon avis je ne le reverrais pas ! Je grimpe à mon allure, en essayant de marcher vite tout en étirant les muscles. Je jette un œil derrière moi, j’ai un coureur aux basques mais j’ai tout de même une petite marge. La route est longue et la pente ne s’intensifie toujours pas, j’ai l’impression de perdre du temps à marcher mais je sens que courir serait une erreur. Le balisage me fait enfin bifurquer vers une montée digne de ce nom où je ne culpabilise plus de mon allure d’escargot. Je commence à avoir un peu trop chaud à présent, j’entrouvre le coupe-vent juste ce qu’il faut pour que l’air s’engouffre mais pas la pluie. L’altitude commence à monter quand j’entends des bâtons derrière moi, je me retourne et aperçois l’ex 5ème, il a dû manquer le virage ! Je continue à avancer jusqu’à ce que Fabien me rattrape et me confirme s’être planté en cherchant un truc dans son sac. Nous faisons un bout de chemin ensemble, j’essaie de caller mon rythme sur le sien, il avance bien et c’est plus agréable d’être à deux. Nous discutons un peu de nos états respectifs, il va bien mais sent que ses muscles tirent un peu, je prends conscience que les miens se portent à merveille et que j’ai encore du jus. C’est louche !

Nous arrivons à présent dans les alpages bien dégagés, la vue est toujours aussi bouchée et le vent toujours-là. Le thermostat baisse d’un coup… Je suis ravi d’avoir ajouté une couche tout à l’heure ! Fabien semble avoir une légère baisse de régime et je passe devant pour faire le rythme. Peu à peu un petit trou se creuse entre nous, je suis partagé entre l’attendre pour ne pas être tout seuls dans cette galère et me tirer d’ici fissa. J’opte pour la seconde option. La montée n’est pas très raide mais assez longue, la température descend à mesure que je monte, la pluie tombe à l’horizontale, mes doigts gèlent, j’ai l’impression que des glaçons ne sont pas loin de se former dans ma barbe. L’éternelle question revient trotter dans ma tête : Que fous-je là ? Manque de lucidité ou pur masochisme, je commence à me bidonner tout seul alors que j’arrive au sommet de Bellevue. Sacré panorama ! Nuage à gauche, nuage à droite, nuage devant, nuage derrière ! Par contre pour ce qui est des drapeaux c’est une autre histoire : un vrai jeu de piste ! J’arrive à ne pas me perdre dans la descente mais c’est une sacrée galère.

La vue en temps normal

La vue en temps normal

La vue du jour

La vue du jour

La température remonte à mesure que je fuis le sommet. Le plus dur est passé, on ne devrait à présent plus grimper si haut. La descente s’avale bien, je suis perdu dans mes pensées et ne fais plus attention au terrain. Je commence à penser sérieusement à l’arrivée et visualise déjà le dernier kilomètre en compagnie de Laurence. J’ai hâte ! Des cris me tirent de ma rêverie, j’entends des animaux en contrebas et quelqu’un en train de les appeler. Je fini par mettre l’œil sur la source : une moto qui tourne, un troupeau de mouton et le berger en train de les rabattre. Oh bordel ! Gros coup de poisse, le troupeau part sur le chemin juste sous mon nez, suivi du berger sur sa moto. J’ai envie d’hurler, de l’insulter. J’étais bien dans ma course, au calme et sur un bon rythme et voilà que je me retrouve coincé et empuanti par les relents dans sa bécane… Mine de rien je mets un moment à rattraper le troupeau, ils cavalent les moutons ! Je me place à la hauteur du berger qui a l’air surpris de me voir. Je lui demande s’il y a moyen de passer mais il n’a pas l’air de cet avis, il me dit d’attendre quelques minutes. Ah non, désolé mais ça va pas être possible ça ! Tant pis, je passe dans les buissons sur le côté. Je dépasse quelques moutons et me retrouve dans des orties, aie. Le mec n’a pas l’air bien ravi mais c’est le cadet de mes soucis. Le balisage me fait prendre un raccourci qui me permet de dépasser le troupeau. Je m’en tire bien ! Moins réjouissant il faut traverser un petit ruisseau, pas le choix il faut mettre un pied dedans… L’eau est glacée, ce coup-là c’est certain je vais être malade demain !

Je me retrouve sur une petite route qui descend tranquillement, j’en profite pour me détendre un peu. Le rythme ne me semble pas élevé mais j’ai besoin d’un petit répit. Malgré tout je passe un kilomètre à plus de 12km/h, ça fait du bien au moral ! Un peu plus bas je passe devant une maison où tout le monde est sur le pied de guerre pour m’encourager, c’est hyper agréable, je me sens reboosté. Encore quatre kilomètres avant le ravitaillement. Je commence à faire de petits calculs dans ma tête. Je suis passé en 6h30 à la mi-course, si je maintenais le rythme je bouclerais la boucle en 13h ! Ça me surprendrait beaucoup mais c’est plaisant de se dire que c’est possible ! J’estime que j’arriverais à Torgon aux alentours de 15h00, à partir de là il devrait me rester environ 4h30 d’effort. Je suis dans les clous pour passer sous les 14h00 !

Ce petit regain de patate me permet d’aborder la petite remontée qui suit avec le sourire. Je passe en marche rapide. Aie ! Le changement de rythme ravive les irritations… Je me débats toujours un peu plus avec mon short. Il commence à être tellement bas que je sens que je vais finir cul-nul… La montée est moins longue que prévu, je redescends un peu en sous-bois et c’est parti pour la dernière bosse de ce segment. Celle-ci s’annonce moins rigolote : la pente est moins forte, il va falloir relancer un peu pour ne pas perdre trop de terrain sur mes poursuivants. J’ai l’impression d’avoir fait le trou mais je sens aussi que je n’ai pas trop de marge de manœuvre. J’alterne marche et course pour ne pas me cramer dès maintenant, j’enverrais la sauce quand le dernier ravitaillement sera passé. Les kilomètres sont longs et usants. Je me fais une nouvelle frayeur quand je vois un chien de belle taille, tout seul, foncer droit sur moi. Heureusement, le toutou passe devant moi, fais demi-tour et pique un sprint vers son maître qui sort au détour d’un virage. Ouf ! Je remercie le monsieur qui a rappelé son chien et continue ma route vers le ravitaillement tant attendu où je devrais enfin retrouver Laurence.

Il reste encore un petit bout de descente sans difficulté. Je n’ai toujours aucune douleur musculaire, mes genoux se portent mieux que jamais : les 24 derniers kilomètres vont être une promenade de santé, incroyable ! Ca y est, me voilà à Torgon, je guète les rares voitures sur le parking : grosse désillusion, pas de Laurence. Il y a peut-être un autre parking un peu plus loin ? Non, pas de Laurence au ravitaillement non plus. Zut ! Je vois des gens à l’intérieur en train de prendre une boisson chaude, je jette un œil mais non. Tant pis, on se réjouira encore plus à l’arrivée ! Je m’occupe de moi, termine mes bidons et les recharge quand j’aperçois Laurence qui déboule en courant ! J’avale quelques quartiers d’orange, de morceaux de banane et un bout de chocolat pendant les retrouvailles. J’ai envie de discuter, de savoir comment s’est passé sa journée mais Laurence me coupe et me demande comment je vais. Elle a l’air plus stressée que moi ! Pendant ce temps deux coureurs sont arrivés au ravitaillement, je n’ai pas le temps de trainer si je veux essayer de conserver ma 5ème place. Je dis à Laurence que tout se passe super bien pour moi pendant que je finis de me retaper. Nous avions discuté de nous retrouver au plan de l’Ortie mais vu la météo nous abandonnons l’idée, on se retrouvera sous l’arche d’arrivée, c’est plus raisonnable. Je repars au turbin, le moral regonflé à bloc mais un peu péteux d’avoir passé si peu de temps avec Laurence alors qu’elle a dû galérer sur la route pour me retrouver…

Si jusqu’à maintenant j’avais eu à cœur de gérer, s’en est fini à présent je vais essayer de faire le trou dans ce tronçon. Il ne reste que 24km et 1100d+, une sortie longue de dimanche matin, j’ai le sentiment que plus rien ne peut m’arriver. Je descends en bas de Torgon en jetant un petit coup d’œil à mon profil : 10,1km et 650d+ avec le plan de l’Ortie. Une montée, une descente. Facile !

Je traverse une passerelle suspendue vraiment longue, il y a du gaz en dessous ! Impressionnant, j’adore ! Je retrouve une petite route qui monte en serpentant, j’en profite pour regarder si je vois mes poursuivants sur la passerelle mais personne à l’horizon. Ils ont dû prendre une pause plus longue que la mienne, tant mieux ! Le pourcentage est assez doux pour l’instant, j’essaie de relancer dès que possible. La route cède la place à un chemin carrossable puis le balisage me fait emprunter un single. J’ai failli manquer le virage, ouf ! Fini les serpentins, on reprend les choses sérieuses avec une montée très intense. Pour la première fois de la journée je sens que mes muscles souffrent, le sang commence à me battre les tempes, je dois ralentir un peu ! Je grimpe, grimpe, grimpe, cette ascension est vraiment plaisante, en sous-bois entre blocs de roche et racines, c’est technique et difficile, j’adore ! Par contre c’est long, très long ! Je ne sais pas si c’est mon profil ou mon gps qui déconne mais je monte nettement plus que ce que je pensais ! Je ne vois pas le bout de cette montée et je commence à bougonner. J’en ai marre ! J’ai hâte d’en finir ! Dans ma tête je fais la longue liste des choses dont j’ai envie à cet instant… N°1 : un sweat sec et chaud, n°2 : une douche chaude, n°3 : un plat chaud et gras. La liste est longue et terre à terre, rien de raffiné. Au bout d’un moment la pente s’infléchit, enfin !

La descente est tout aussi ludique que la montée : racines et blocs de pierre, c’est du costaud… Je retrouve un chemin à l’aspect plus sympathique mais les coureurs du 45km sont déjà passés par là : c’est labouré et affreusement glissant. Une fois le pas un peu accoutumé à cette piste de luge j’ai la mauvaise idée de jeter un œil sur ma montre. Swiiip ! Me voilà les fesses et les mains dans la boue, j’en ai partout ! Heureusement il n’y a pas de bobos. Je repars aussi sec (façon de parler) en essayant d’essuyer mes mains et les poignées de mes bâtons dans les rares parties de mon short qui ne sont pas maculées de boue.

Plus tôt que prévu je rejoins un chemin plus accueillant qui remonte vers le plan de l’Ortie. Y aurait-il une erreur dans le mesurage ? Je ne cracherais pas dessus… Je trottine encore un peu et ne tarde pas à apercevoir un chalet avec une dame qui me fait signe de venir. C’est déjà le ravito ! Il arrive 1km plus tôt que prévu, bonne nouvelle ! Je m’arrête, recharge en eau une dernière fois en discutant avec les bénévoles. J’avale quelques fruits et c’est parti pour le sprint final !

Le sentier repart en faux-plat montant en direction de Cheuseule. La dernière montée m’a bien séché, je commence à fatiguer et les relances deviennent difficiles. J’alterne marche et course autant que possible. Au bout d’un moment le chemin fait un virage à 180° et m’offre une vue plongeante sur le plan de l’Ortie, j’en profite pour repérer mes poursuivants qui y arrivent seulement. A la louche je dois avoir 600m et 6 à 7 minutes d’avance sur eux. Pas de quoi se relâcher mais c’est mieux que rien. La montée fait moins de 500m, je relance autant que possible pendant que les pourcentages sont doux.

Cette fois ça grimpe dur à nouveau. J’aime mieux ces montées franches plus à mon avantage. Je crois que je n’ai pas avalé une seule côte aussi vite depuis le départ ! J’ai une petite sensation de départ de crampe derrière un mollet mais je m’aperçois immédiatement que c’est la faute de la croute de boue qui s’est formée sur mon mollet. J’aperçois deux randonneuses devant moi que je fais sursauter en surgissant sans un bruit. Nous discutons brièvement, elles me mettent un grand coup au moral en me disant qu’il reste encore une quinzaine de kilomètres. Je ne veux pas y croire mais elles ont l’air de savoir de quoi elles parlent. De toute manière ma montre ne va pas tarder à couper faute de batterie, j’ai juste à continuer à avancer et débrancher mon cerveau.

Je ne suis plus très loin du sommet et je vois un coureur dans le dur quelques dizaines de mètres devant moi ! Je le rejoins en quelques minutes pendant qu’il semble en train de discuter avec un bénévole qui grelotte au sommet. Celui-ci m’explique qu’il reste une petite descente très glissante jusqu’au ravitaillement du lac de Taney, de là il restera 12km jusqu’au Bouveret. Second coup de massue, le retour est bien plus long que ce que je pensais ! Le ravito n’était pas prévu, je n’y comprends plus rien. Mon profil ne devait pas être tout à fait à jour… Il va falloir s’accrocher…

Je souhaite bon courage au pauvre bénévole planté au sommet, à subir les intempéries. Il a du mérite… Le début de la descente est glissant comme prévu mais j’ai vu bien pire jusque-là, mes bâtons me stabilisent bien, tout roule ! Je rattrape le coureur de tout à l’heure, c’est la dernière coureuse du 45km ! Je l’encourage en passant, elle a l’air sympa, j’espère que tout va rouler pour elle jusqu’à l’arrivée. La suite de la descente se corse sérieusement, c’est coriace de chez coriace ! De grosses marches de roche rendues glissantes par la boue, le tout massacré par les coureurs du 45km. Si je mets la main sur eux ils vont m’entendre ! Je commence à rêver d’un bout de route… Pas question de courir là-dedans, c’est trop dangereux. J’aime autant perdre un peu de temps et arriver en un seul morceau. Je récupère rapidement un couple en difficulté dans cette portion, j’arrête de ronchonner et leur souhaite bon courage. Je ne suis pas sûr qu’ils aient des bâtons, ça ne va pas être simple pour eux… J’ai beau en baver je vais au moins deux fois plus vite qu’eux dans ce passage, ça me rassure un peu sur mon état. La difficulté technique baisse un peu mais pas question de diminuer ma vigilance, ça reste extrêmement piégeux avec des marches en bois à présent. J’ai le malheur de jeter un œil à ma montre et manque de m’étaler en arrière. Je suis encore en assez bon état finalement, j’arrive à me récupérer sans les mains et sans déclencher de crampe.

J’entrevois le lac de Taney en contrebas. Il n’a pas l’air très loin mais la descente m’emmène dans la mauvaise direction pour l’instant. Le cap des 70km est franchi au gps. Encore un petit effort, 1100d+ à descendre. Aucune idée du nombre de kilomètres… Le chemin est technique jusqu’au bout, j’arrive enfin en bas sur un beau chemin carrossable. Quel plaisir ! Par contre j’ai la vessie qui presse… Ça sent le petit pipi psychologique mais je m’arrête quand même vidanger, ne serait-ce que pour ne plus y penser. Contre toute attente la pause est plutôt longue et mon urine a une couleur très rassurante. Je ne sais pas exactement ce que j’ai bu aujourd’hui mais je dois bien en être à 6L.

Je relance sur le chemin en longeant le lac, il y a une petite tente au bout. On ne m’a pas menti, il y a bien un ravitaillement qui n’était pas prévu ! La fin étant plus longue que prévu je m’arrête rapidement le temps de boire un petit coup et de manger un petit beurre. Les bénévoles me disent que je suis 3ème. J’avais déjà du mal à croire à la 5ème place mais là c’est un peu gros : je n’ai doublé personne ni sur le parcours ni aux ravitaillements depuis Torgon. Impossible. Je repars en les remerciant et en serrant les dents en prévision des 12km qui arrivent.

Swiss Peaks 80k

Mon gps m’indique 71km. Je sais que la batterie va lâcher d’un instant à l’autre, j’essaie d’enregistrer un maximum de données dans ma tête pour pouvoir gérer la fin. J’arrive à un croisement mais il n’y a pas de balisage. J’ai le choix entre trois chemins. J’opte pour la direction du Bouveret, c’est ce qui me semble le plus logique. Après 100m je tombe sur un fanion rouge et blanc. Ouf ! Le chemin longe encore un peu le lac et remonte tout doucement. S’en est trop pour mon organisme épuisé. J’essaie de relancer un peu mais je marche plus que je ne cours. Le gps choisi ce moment pour prendre un peu de repos bien mérité. 17h30 tout pile, environ 11 bornes à tirer et plus l’ombre d’une bosse à l’horizon. Ça dépendra de ma capacité à descendre mais je me prépare à un chemin pas évident, je devrais en finir dans 1h à 1h30. Je table large en prévoyant une arrivée à 19h00.

J’ai du monde aux fesses, pas question de me reposer sur mes lauriers, il faut que j’avance même si la descente tant attendue tarde à se dessiner. Je relance autant que possible dans ce faux-plat montant et parvient enfin au point de bascule. Le début du chemin est plutôt tranquille, ça descend doucement et sans fourberies. Le changement de foulée ravive une nouvelle fois mes irritations, je suis à deux doigts d’arracher mon short ! Je cours en canard à présent, j’espère qu’il n’y a pas de photographes dans le coin… Je dépasse deux anglo-saxonnes et je remets un petit coup d’accélérateur dans cette portion qui me plait bien, ça commence à sentir l’écurie !

Un dernier barbelé me barre la route, pas suffisamment haut pour passer dessous, pas suffisamment bas pour enjamber. Je fais au plus simple et essaie de me glisser dessous. Zut ça accroche, j’essaie de me dégager, coincé… Riiiip ! Un truc s’arrache mais je ne vois pas quoi. Merde ! Tant-pis, je repars, on verra plus tard.

Je retrouve un chemin carrossable avec un point de vue sur la vallée du Rhône (côté Suisse). Logiquement il va encore falloir faire le tour de la montagne pour retrouver le lac. C’est long, ça me gonfle ! Je commence à avoir sommeil, j’ai hâte de retrouver mon lit ! Ça sent le manque de sucre tout ça… J’avale deux grandes rasades de boisson énergétique, l’effet se fait immédiatement sentir, je retrouve de la lucidité et de l’énergie. Le balisage n’est plus aussi serré que quand nous étions au milieu de la montagne, j’ai souvent peur d’avoir manqué un chemin mais au bout du compte tout va bien.

Me voilà sur un nouveau chemin en sous-bois, la descente en lacets est douce et régulière, le sol est souple sous le pied. C’est un plaisir de descente, je peux enfin relâcher ma concentration ! Je jette un œil à ma montre, d’après l’heure il doit me rester 8km. J’avance assez correctement et je me rends compte que j’en ai encore sous la pédale. J’essaie d’accélérer un peu, les jambes répondent. Je dois tourner à 12 ou 13km/h. Je devrais arriver vers 18h30 ! Cette descente me rappelle énormément la fin du 80km du mont-blanc avec l’interminable descente vers Chamonix. Je suis dans les mêmes conditions : des jambes qui tournent correctement et un gps en rade, ça me rappelle de bons souvenirs ! J’étais tellement dans ma bulle que je n’ai pas remarqué que la pluie avait cessé depuis un moment maintenant, avec l’altitude qui baisse et le ciel qui se découvre la température remonte rapidement, je commence à cuire ! J’ouvre mon coupe-vent, ma veste et remonte mes manches. Ah, c’était donc ça qui s’est déchiré… Me voilà bon pour un peu de couture… Je regarde l’heure régulièrement, les kilomètres s’égrainent dans ma tête mais je commence à en avoir assez, j’ai juste envie de courir mon dernier 1,75km de bitume en savourant. Je devrais pourtant être euphorique, il me reste 5km environ pour boucler ce 80km, je suis 5ème et je n’ai pas la moindre crampe ! Malheureusement mes irritations me coupent tout plaisir, j’ai beau faire le canard et tirer autant que possible sur mon short plus rien ne me soulage, ces derniers kilomètres sont une torture.

J’ai un petit point de vue sur le lac, encore 150 à 200m de dénivelé ! Je dépasse quelques coureurs du 45km dans le dur, on s’encourage mutuellement, on est tous dans la même galère. 18h10, j’y suis presque mais je commence à avoir les genoux en compote. 18h15, je croise une promeneuse, ça sent bon l’arrivée ! Je lui demande si c’est enfin le bas, elle me répond que oui mais qu’il faut encore faire le tour par le lac. Ca j’y étais préparé, ça ira ! Elle me dit que la partie qui suit est glissante. Je rigole un peu en me disant que j’ai vu pire mais je déchante rapidement : c’est une patinoire ! Je pose un pied et glisse de deux mètres ! Heureusement que j’ai mes bâtons pour m’équilibrer… Je passe la difficulté en évitant le bain de boue de justesse et c’est reparti.

Je continue à suivre le balisage mais je mets plus de temps que ce que je pensais à rejoindre le bord du lac. Enfin le chemin semble prendre dans la bonne direction en coupant droit dans la pente ! Je retrouve une petite route qui monte légèrement en partant dans la mauvaise direction. Je commence à avoir de sérieux doutes. Ne me serais-je pas planté ? Je me souviens d’une bifurcation ce matin, j’ai bien peur d’avoir repris la route qui conduit à Novel ! Je poursuis quand même, ils ont dû débaliser pour nous éviter de faire une seconde boucle… Mes nerfs sont à rude épreuve, j’ai de plus en plus de doutes… Finalement je retombe sur la fameuse bifurcation, cette fois plus de doutes, j’entre dans les derniers 1,75km !

 

Le soleil en grèveLe soleil en grève

Le soleil en grève

Il faut encore traverser la route principale et comme à leur habitude les suisses n’ont mis aucun signaleur. C’est vraiment surprenant quand on est habitué aux courses françaises ! J’en ai tellement plein le dos que je traverse la route en faisant confiance à la propension des suisses à laisser passer les piétons. Bingo ! Je passe devant une machine qui bipe ma puce et me voilà dans le port. Je n’avance plus franchement mais tant pis, je profite enfin. Personne devant, personne derrière, je peux finir comme je veux ! Quelques promeneurs me félicitent. Je passe devant la gare, dernier kilomètre ! Petite pensée pour ma prophétie du matin « elle va paraître longue cette ligne droite ! ».

Le teint frais et la foulée aérienne!

Le teint frais et la foulée aérienne!

En effet… Un virage et voilà une petite tâche bleue à 100m, Laurence est venue me retrouver ! J’ai envie de lui crier tout un tas de conneries mais elle a l’air en train de filmer, je me retiens pour l’instant. J’arrive à sa hauteur, elle range le téléphone et commence à courir avec moi, puis rapidement devant moi. J’essaie de me remettre à sa hauteur mais pas moyen. « Attend moi ! » Elle me raconte plein de choses, ça fait du bien de discuter un peu même si mon cerveau n’enregistre pas le quart des informations. Ce dernier kilomètre passe finalement trop vite, je vois déjà la ligne d’arrivée. Laurence m’abandonne pour que je passe la ligne tout seul, zut, c’est nul ça ! Un mec trottine devant moi pour me filmer avec sa go-pro, les images risquent de ne pas être flatteuses… Le speaker annonce mon arrivée et confirme ma 5ème place. Ca y est, je peux m’arrêter. Je suis carbonisé, je ne sais même plus quoi faire. J’hésite entre m’étaler par terre, aller voir le speaker, Laurence ou me ravitailler mais je ne fais que rester planter là, béat comme un grand imbécile.

Plus qu’à retirer mon magnum finisher de rouge du léman, prendre une bonne douche et me mettre au sec ! Le repas d’arrivée est monstrueux et vraiment bon pour une fois, j’ai une envie de gras phénoménale ! Plus qu’à rentrer à Besançon plus que satisfait après cette belle première édition des swisspeaks ! Il y a de petites choses à améliorer sur le balisage par exemple mais pour une première c’était une sacrée première ! Je pourrais presque être tenté par le 360 de 2018 !

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